L'Île au trésor : le roman qu'il faut écouter plus que regarder
Tout le monde croit connaître L’Île au trésor. Une carte, une croix rouge, un perroquet, une jambe de bois. Le livre a tellement bien réussi qu’il a fini par se faire recouvrir par ses propres images, au point que la dernière de cette liste ne figure même pas dans le texte. On se souvient d’une couverture, pas d’un roman.
Or il se passe une chose curieuse quand on le rouvre à l’âge adulte : les scènes qui restent en mémoire ne sont presque jamais des scènes que l’on voit. Ce sont des scènes que l’on entend.
Une carte au départ, des voix à l’arrivée
L’anecdote de genèse est connue et vraie. Pendant un été pluvieux à Braemar, en Écosse, en 1881, Robert Louis Stevenson dessine avec son beau-fils Lloyd Osbourne, douze ans, la carte d’une île imaginaire. Il y ajoute des noms, une colline de la Longue-Vue, une île du Squelette, trois croix rouges. Le récit sort de la carte, et non l’inverse. Le texte paraît en feuilleton dans le magazine pour enfants Young Folks à partir d’octobre 1881, sous le pseudonyme de « capitaine George North », avant de devenir un livre chez Cassell en 1883.
On raconte aussi que le père de Stevenson, enchanté par l’histoire, passa une journée à rédiger l’inventaire exact du coffre de Billy Bones, et qu’il suggéra la scène du tonneau de pommes. Le détail vaut mieux qu’une anecdote de famille : il indique que ce roman a été fabriqué à voix haute, chapitre par chapitre, lu le soir devant un auditoire qui interrompait et proposait. Lloyd avait d’ailleurs posé une condition : pas de femmes dans l’histoire. Elle a été tenue, à l’exception de la mère de Jim.
Un livre écrit pour être lu à haute voix n’a pas la même chair qu’un livre écrit pour l’œil. Celui-ci en garde la marque partout.
Jim Hawkins ne voit rien, il entend tout
Comptez les tournants de l’intrigue. Presque tous reposent sur une oreille.
Le premier avertissement du roman est une consigne d’écoute : Billy Bones paie le jeune Jim pour guetter un marin à une seule jambe. Jim ne sait pas à quoi ressemble cet homme, il sait seulement qu’il doit s’en méfier. La menace est une description sans visage.
Puis vient Pew, l’aveugle, et Stevenson fait un choix magnifique : le personnage le plus effrayant du livre ne voit pas. On l’entend arriver, canne contre la route gelée. Un bruit régulier qui approche, s’arrête, repart. Ce claquement est plus terrifiant que n’importe quel coutelas, parce qu’il occupe l’espace entier au lieu d’être localisé quelque part.
Et surtout, il y a le tonneau de pommes. Jim se glisse dedans pour attraper un fruit, s’endort presque, et entend Silver expliquer tranquillement à un jeune matelot comment on organise une mutinerie. Tout le roman bascule dans ce moment où un enfant, caché dans le noir, comprend d’un coup ce que valent les adultes autour de lui. Aucune découverte de trésor ne produira un effet comparable.
Le fait est là : Jim ne triomphe presque jamais par la force. Il gagne parce qu’il était au bon endroit pour entendre, et parce qu’il désobéit. Ses trois initiatives décisives, quitter le tonneau pour parler, quitter le fortin pour aller à terre, quitter la plage pour reprendre le navire seul, sont toutes des fautes contre la discipline. Stevenson écrivait un livre pour garçons, et il y a glissé une idée assez peu scolaire : l’obéissance n’aurait sauvé personne.
Le pirate parlait mieux que le capitaine
Silver est l’invention centrale, et Stevenson le savait : le titre initial du roman était Le Cuisinier du bord. Le personnage doit beaucoup à un ami de l’auteur, l’écrivain W. E. Henley, amputé d’une jambe, homme de conversation puissante et de rire énorme. Stevenson le lui a écrit après la publication, en forme d’aveu.
Et puisque le roman a été enseveli sous ses propres illustrations, autant rétablir le corps du personnage. Silver n’a pas de jambe de bois. Stevenson lui a coupé la jambe gauche tout en haut, près de la hanche, ce qui interdit précisément le pilon des images d’Épinal, et lui a donné une béquille. Le détail n’est pas cosmétique, il est moteur. Silver se déplace avec cette béquille comme un oiseau, la coince sous son bras pour courir sur le pont, la lance à travers une clairière pour abattre un homme d’un seul coup. Là où la jambe de bois fabrique un pirate ralenti, presque comique, la béquille fabrique un homme dont on ne sait jamais s’il est diminué ou plus rapide que les autres. L’ambiguïté morale du personnage commence par son corps.
Ce qu’il faut voir, c’est la mécanique. Silver n’est pas dangereux parce qu’il tue, il est dangereux parce qu’il est le meilleur causeur du bord. Il flatte le chevalier, rassure le capitaine, adopte Jim, mate ses hommes, retourne une mutinerie en dix phrases, et change de camp au moment exact où le camp devient perdant. Il possède la seule compétence qui traverse toutes les situations du livre : il sait ce que son interlocuteur a envie d’entendre.
Le lecteur subit exactement le même traitement que Jim. On sait qu’il ment, on connaît la scène du tonneau, on a lu ce qu’il projette, et on continue à l’attendre à chaque chapitre. Les personnages honnêtes, eux, ne tiennent pas la comparaison : le chevalier Trelawney est un bavard qui a lui-même vendu la mèche à Bristol, le docteur Livesey est admirable et un peu froid, le capitaine Smollett a raison sur tout et n’amuse personne. Stevenson prend le risque de rendre la vertu correcte et le vice irrésistible, sans jamais commenter ce déséquilibre. C’est ce silence qui fait la valeur morale du livre. Le jugement n’est pas fourni, il est laissé au lecteur, qui doit s’apercevoir tout seul qu’il est en train d’aimer un homme prêt à l’égorger.
Le comique de la confiance mal placée
Il y a dans le livre un ressort franchement drôle, qui n’a rien d’un ornement : le chevalier Trelawney se trompe systématiquement sur les hommes, et il se trompe toujours dans le même sens.
On lui confie deux tâches, financer l’expédition et se taire. Il achète un navire, puis raconte l’affaire à la moitié de Bristol tout en jurant dans sa lettre qu’il a été d’une discrétion exemplaire. Mieux : il tombe par hasard sur un ancien marin devenu tenancier de taverne, le trouve admirable, l’engage comme cuisinier et finit par lui laisser composer l’équipage. Silver y installe ses anciennes connaissances, autrement dit les hommes de Flint, et obtient en prime le renvoi de ceux que le chevalier avait recrutés seul, sous prétexte que ce sont des marins d’eau douce. Le seul tri sérieux opéré à Bristol consiste donc à écarter les innocents. Le chevalier a payé son propre naufrage, embarqué ses propres mutins, et remercié le pirate de son dévouement.
Dans le même temps, il déteste cordialement le capitaine Smollett. Or Smollett a été engagé sur ordres cachetés : il ignore la destination, la nature de l’entreprise et le motif du voyage. Il ne sait qu’une chose, et elle suffit à l’alarmer : ses propres matelots, eux, parlent déjà d’un trésor et d’une carte. Il le signale, ce qui est exactement son métier, en y ajoutant que l’équipage ne lui plaît pas et que la poudre est mal rangée.
La réaction du chevalier est un beau morceau de comédie sociale. Il se vexe, prend l’avertissement pour une insolence personnelle et demande au capitaine s’il tient seulement à faire cette traversée. L’homme qui a vendu la mèche accuse donc d’indiscrétion celui qu’on avait maintenu dans l’ignorance, et envisage de congédier le seul officier compétent du bord pour avoir dit tout haut ce que les matelots se répétaient déjà tout bas.
La mécanique comique est là, et elle est cruelle sans être méchante : Stevenson donne aux deux erreurs la même cause. Silver flatte, Smollett prévient. Trelawney juge les hommes au plaisir qu’ils lui procurent en parlant, ce qui est le réflexe social le plus répandu du monde. La charge n’est pas dirigée contre un imbécile de fiction, elle vise une habitude que le lecteur partage. Le pirate parlait mieux que le capitaine, et cela a suffi à tout le monde, nous compris.
La chute est traitée en trois lignes, ce qui vaut mieux qu’un chapitre. Une fois les premiers morts au sol, le chevalier reconnaît devant Smollett qu’il s’est trompé, se traite lui-même d’âne et se met à ses ordres. Stevenson ne triomphe pas, ne moralise pas, n’y revient plus. Il fait même de Trelawney un excellent tireur, parce qu’un homme peut être ridicule sur un point et précieux sur un autre. C’est cette absence de règlement de comptes qui empêche le personnage de tomber dans la caricature.
Un trésor qui ne rend personne heureux
Voilà l’autre singularité, rarement notée. Le roman s’appelle L’Île au trésor, et l’or y est traité avec une indifférence remarquable.
Les hommes qui l’ont cherché finissent presque tous morts. Ben Gunn, abandonné trois ans sur l’île, a trouvé le magot depuis longtemps et s’en moque : il rêve de fromage. Ce détail est un des plus beaux du livre, parce qu’il dit en une ligne ce que la fortune vaut face à l’isolement. Quand la cargaison est enfin ramenée à bord, Stevenson expédie la scène du partage. Aucune description de bonheur, aucune vie transformée.
Et la fin, que l’on oublie régulièrement, est franchement sombre. Silver s’éclipse en route avec un sac de pièces et disparaît du récit sans être puni. Une partie du trésor reste enterrée sur l’île, et Jim, devenu adulte, déclare que rien ne l’y ramènerait. Ses nuits sont peuplées du bruit du ressac et du cri du perroquet réclamant ses pièces de huit. Le dernier son du livre n’est pas un cri de victoire, c’est un acouphène.
Ce que Stevenson a emprunté, et pourquoi cela n’affaiblit rien
Il l’a reconnu lui-même, avec une gaieté désarmante : le perroquet vient de Robinson Crusoé, le squelette qui sert d’aiguille pour indiquer la cachette vient de Poe, le fortin vient de Marryat. Il n’a rien inventé de ses accessoires. Il a inventé leur assemblage, et surtout le ton.
C’est la leçon technique du roman pour qui écrit aujourd’hui. Les éléments sont vieux, la vitesse est neuve. Stevenson coupe tout ce qui n’avance pas, garde les chapitres courts parce que le feuilleton l’y oblige, et refuse d’expliquer les états d’âme de son narrateur. Il confie même trois chapitres au docteur Livesey, au milieu du livre, pour ne pas ralentir l’action pendant que Jim est ailleurs. Ce genre de solution ne s’apprend pas dans les manuels, elle se prend dans les contraintes.
Pourquoi il tient encore
Parce que ce n’est pas un livre sur la piraterie. C’est un livre sur le moment où un enfant découvre que les adultes ont des intentions, et qu’aucun visage ne les annonce. Le père de Jim meurt au troisième chapitre, presque en passant, et le roman lui substitue aussitôt une série d’hommes qui pourraient le remplacer : un ivrogne, un médecin, un capitaine, un cuisinier à une jambe. Le lecteur, comme Jim, doit choisir en écoutant.
C’est pour cela qu’il faut le relire adulte. À dix ans, on lit une chasse au trésor. Plus tard, on entend une éducation à la méfiance, écrite par un homme malade qui jouait avec un enfant de douze ans un été pluvieux, et qui n’a jamais rien écrit d’aussi vif ensuite.
Robert Louis Stevenson, L’Île au trésor, 1883. Disponible en de nombreuses traductions françaises ; le texte original est dans le domaine public.