Lauren Haney et La main droite d'Amon : Polar égyptien aux sources du Nil
Certains auteurs parviennent à ressusciter une époque révolue avec une précision d’orfèvre. Betty Winkelman, sous le pseudonyme de Lauren Haney, réussit ce tour de force en transplantant les codes du roman policier dans l’Égypte du Nouvel Empire. La main droite d’Amon, premier tome d’une série qui en compte huit, pose les fondations d’un univers où l’enquête criminelle épouse parfaitement les rites et les tensions d’une civilisation fascinante.
Publié en 1997, ce roman inaugure les aventures du lieutenant Bak, officier de police nubien au service de Pharaon sous le règne d’Hatchepsout. L’auteure, forte de sa formation d’égyptologue, insuffle à son récit une authenticité remarquable qui transcende le simple dépaysement exotique pour créer une véritable immersion historique.
Un polar aux sources du Nil
L’intrigue débute dans la forteresse de Bouhen, poste frontière stratégique entre l’Égypte et la Nubie. Le lieutenant Bak, fraîchement muté après avoir déplu à ses supérieurs, découvre rapidement que sa nouvelle affectation cache des enjeux plus complexes qu’une simple mission de routine. Un meurtre vient troubler la vie de la garnison : Nakht, un scribe respecté, est retrouvé mort dans des circonstances suspectes.
L’enquête révèle progressivement un réseau de corruption qui gangrène l’administration locale. Trafics d’or, détournements de vivres destinés aux soldats, complicités au plus haut niveau : Bak découvre que la forteresse qu’il doit protéger abrite en réalité un système mafieux sophistiqué. Les suspects se multiplient, chacun ayant ses raisons de vouloir éliminer le scribe trop curieux.
Haney construit son mystère selon les règles classiques du whodunit, mais l’habille d’une couleur locale qui ne relève jamais du simple folklore. Les indices s’accumulent : une amulette brisée, des traces de poison dans une jarre de bière, des témoignages contradictoires recueillis auprès de marchands, de soldats et de prêtres. Chaque élément s’inscrit naturellement dans le quotidien de l’époque, créant une cohérence narrative remarquable.
Bak, un enquêteur entre deux mondes
Le lieutenant Bak incarne parfaitement cette synthèse entre modernité policière et ancienneté historique. Nubien au service de l’Égypte, il navigue entre deux cultures avec une aisance qui reflète les complexités géopolitiques de son époque. Son statut d’étranger intégré lui confère un regard particulier sur les événements, mélange de loyauté et de distance critique.
Haney dessine un personnage nuancé, loin du héros infaillible. Bak commet des erreurs, suit de fausses pistes, se laisse parfois aveugler par ses préjugés. Cette humanité renforce la crédibilité du récit et permet au lecteur de s’identifier à un enquêteur confronté aux mêmes difficultés que ses homologues contemporains : hiérarchie pesante, témoins peu coopératifs, pressions politiques.
L’entourage de Bak enrichit considérablement l’univers du roman. Imsiba, son adjoint et ami fidèle, apporte une dimension fraternelle bienvenue. Hori, le jeune scribe ambitieux, représente une nouvelle génération d’Égyptiens éduqués. Commandant Thuty, supérieur direct de Bak, incarne l’autorité militaire avec ses contradictions et ses zones d’ombre. Chaque personnage secondaire possède sa propre profondeur psychologique, évitant l’écueil du simple faire-valoir.

Une reconstitution historique minutieuse
L’expertise égyptologique de Winkelman transparaît dans chaque page sans jamais alourdir le récit. La description de la forteresse de Bouhen s’appuie sur des données archéologiques précises, tandis que les détails du quotidien - nourriture, vêtements, rituels religieux - témoignent d’une documentation rigoureuse.
L’auteure excelle particulièrement dans l’évocation des rapports sociaux de l’époque. La hiérarchie militaire, les relations entre Égyptiens et populations locales, le rôle des femmes dans la société, les pratiques religieuses : tous ces éléments s’articulent naturellement dans la narration sans donner l’impression d’un cours d’histoire déguisé.
La langue elle-même reflète cette attention au détail. Haney parsème son texte d’expressions et de formules qui évoquent l’époque sans tomber dans l’archaïsme artificiel. Les dialogues sonnent juste, mélange de familiarité et de formalisme qui correspond aux codes sociaux de l’Égypte ancienne.
Thèmes universels en costume d’époque
Sous l’habillage historique, La main droite d’Amon explore des thématiques intemporelles. La corruption du pouvoir traverse les siècles, et les mécanismes décrits par Haney résonnent avec une actualité troublante. Les petits arrangements entre amis, les détournements de fonds publics, l’omerta qui protège les coupables : autant de travers humains qui n’ont pas pris une ride.
Le thème de l’étranger intégré, incarné par Bak, questionne les notions d’appartenance et de loyauté. Le lieutenant nubien sert fidèlement l’Égypte tout en conservant ses spécificités culturelles, situation qui fait écho aux problématiques contemporaines d’intégration et d’identité multiple.
L’opposition entre justice officielle et justice morale constitue un autre fil conducteur du récit. Bak découvre que résoudre l’enquête ne suffit pas toujours à rendre justice aux victimes, dilemme classique du roman noir qui trouve ici une résonance particulière dans le contexte hiérarchique de l’armée pharaonique.
Une écriture au service de l’immersion
Haney maîtrise parfaitement l’art du dosage. Son style, fluide et précis, alterne descriptions évocatrices et dialogues rythmés sans jamais ralentir l’action. Les scènes d’enquête s’enchaînent naturellement, chaque chapitre apportant son lot de révélations et de nouveaux mystères.
L’auteure sait particulièrement bien gérer la tension narrative. Les fausses pistes ne frustrent jamais le lecteur car elles enrichissent la compréhension de l’univers et des personnages. Chaque détour de l’enquête révèle un aspect supplémentaire de la société égyptienne ou approfondit la psychologie des protagonistes.
La construction du mystère respecte les règles du fair-play : tous les éléments nécessaires à la résolution sont présents, mais habilement dissimulés dans le flux du récit. Le dénouement, s’il n’évite pas complètement l’exposition finale classique, reste crédible et satisfaisant.
Un premier tome prometteur
La main droite d’Amon réussit le pari difficile de concilier exigence historique et divertissement policier. Haney prouve qu’il est possible de dépayser le lecteur sans sacrifier la rigueur de l’enquête, de ressusciter une époque lointaine sans tomber dans l’exotisme de pacotille.
Quelques faiblesses subsistent : certaines explications historiques ralentissent ponctuellement le rythme, et la résolution finale manque peut-être d’un twist supplémentaire pour marquer durablement les esprits. Mais ces réserves mineures n’entament pas la réussite d’ensemble d’un roman qui ouvre brillamment une série promise à un bel avenir.
Lauren Haney signe avec ce premier opus une œuvre qui enrichit autant le genre policier que la fiction historique, démontrant que l’Égypte ancienne peut parfaitement accueillir les mystères les plus contemporains.
Pour terminer, voici la liste des tomes de la série policière « Le Lieutenant Bak » (également connue sous le nom Les enquêtes du lieutenant Bak):
- La Main droite d’Amon (The Right Hand of Amon, 1997)
- Le Visage de Maât (A Face Turned Backward, 1999)
- Le Ventre d’Apopis (A Vile Justice, 1999)
- Sous l’œil d’Horus (A Curse of Silence, 2000)
- Le Souffle de Seth (A Place of Darkness, 2001)
- Le Sang de Thot (A Cruel Deceit, 2002)
- L’Ombre d’Hathor (A Path of Shadows, 2003)
Note : Il existe un huitième volume en anglais intitulé Flesh of the God (2003), qui n’a pas été systématiquement traduit ou largement diffusé en français dans la collection habituelle (10/18).