L'Île mystérieuse de Jules Verne : une utopie au bord du gouffre
Il existe, dans l’œuvre de Jules Verne, des romans que l’on referme avec le sentiment d’avoir vécu quelque chose de plus grand qu’une simple aventure. L’Île mystérieuse, publié entre 1874 et 1875 en trois volumes, est de ceux-là. Ce n’est pas seulement un récit de survie : c’est une méditation sur la science, la condition humaine et la fragilité de tout ce que l’homme peut bâtir.
Une naissance spectaculaire
Tout commence par une tempête et un ballon. En 1865, en pleine guerre de Sécession, cinq prisonniers nordistes s’échappent de Richmond à bord d’un aérostat emporté par un ouragan. Après plusieurs jours de dérive au-dessus du Pacifique, ils s’échouent sur une île déserte et inconnue, quelque part entre la Nouvelle-Zélande et la côte chilienne. Ils n’ont presque rien : pas d’outils, pas d’armes, pas de provisions.
Ce point de départ est délibérément radical. Jules Verne n’offre à ses héros aucune des facilités habituelles du roman d’aventures. Robinson Crusoé avait son navire échoué, ses coffres et ses tonneaux. Les naufragés de l’île Lincoln, eux, n’ont que leurs cerveaux.
La science comme religion
Le personnage central, Cyrus Smith, ingénieur de génie, est la figure la plus représentative de l’humanisme positiviste du XIXe siècle. Avec méthode, patience et une connaissance encyclopédique, il guide ses compagnons dans la reconquête progressive de la civilisation. On fabrique de la poterie, puis du verre, puis de la nitroglycérine. On élève des animaux, on cultive la terre, on construit des maisons et des moulins. L’île se transforme sous leurs mains en une petite société prospère.
Jules Verne, grand admirateur des Lumières, célèbre ici la toute-puissance de la raison humaine. Mais il le fait sans naïveté. Car derrière chaque progrès accompli se profile une question lancinante : qui les aide ? Qui leur tend la main dans les moments critiques ? Qui dépose des outils là où ils en ont besoin, qui sauve Cyrus Smith des eaux, qui abat le pirate d’une balle invisible ?
L’ombre du capitaine Nemo
La véritable originalité du roman tient à cette présence cachée, à ce mystère qui court sous le récit comme une rivière souterraine. Le capitaine Nemo, figure emblématique des Vingt mille lieues sous les mers, vit reclus dans les entrailles de l’île, seul, vieux et mourant, au fond d’une grotte noyée où repose le Nautilus. C’est lui le bienfaiteur secret. C’est lui qui veille, qui protège, qui agit sans jamais se montrer.
Cette révélation finale est l’un des moments les plus beaux de toute l’œuvre vernienne. La rencontre entre Cyrus Smith et Nemo, au bord de la mort du vieux capitaine, prend des accents presque testamentaires. Nemo confesse son passé, son deuil, sa révolte contre l’injustice coloniale, et meurt en laissant derrière lui le Nautilus englouti et une leçon de générosité silencieuse.
Ce personnage, qui traversait les Vingt mille lieues comme une énigme romantique et sombre, trouve ici une conclusion digne : non pas la destruction nihiliste, mais le don de soi au profit d’autres hommes qu’il ne connaissait pas.
Nemo, prince fantôme de l’Histoire
Dans Vingt mille lieues, Nemo reste une énigme soigneusement entretenue. Dans L’Île mystérieuse, Jules Verne lève enfin le voile : Nemo est le prince Dakkar, fils d’un rajah indien, homme de haute culture européenne et de fierté orientale blessée, dont la famille et le peuple ont été massacrés par la colonisation britannique lors de la révolte des Cipayes en 1857. Sa haine de l’oppresseur n’est pas de l’idéologie abstraite : c’est du deuil pur, transformé en révolte, puis en solitude choisie.
Ce détail biographique change tout à la lecture du roman. Car Nemo, depuis les profondeurs de son île et de son sous-marin, surveille et protège des hommes qui sont eux-mêmes des soldats nordistes, des abolitionnistes, des hommes qui ont combattu pour l’émancipation des esclaves. Nab, ancien esclave libéré par Smith, fait partie du groupe. Il y a là une cohérence morale discrète mais réelle : Nemo ne choisit pas ses protégés au hasard. Il reconnaît, dans ces hommes, quelque chose qui mérite d’être sauvé.
Une arche de Noé des compétences
L’un des plaisirs les plus constants du roman est la composition du groupe lui-même. Jules Verne n’a pas assemblé cinq hommes interchangeables. Cyrus Smith est le cerveau, l’ingénieur universel, capable de reconstruire une civilisation à partir de rien. Gédéon Spilett, journaliste, est l’observateur, celui qui documente, qui questionne, qui refuse de se laisser déborder par les événements sans les comprendre. Pencroff, le marin, est l’énergie brute, l’enthousiasme, l’amour viscéral de la mer et de la construction. Harbert, le jeune garçon, est la curiosité insatiable, l’avenir du groupe. Et Nab, fidèle à Smith jusqu’à l’irrationnel, incarne une loyauté d’une densité presque antique.
Ce qui est remarquable, c’est que Jules Verne prend la peine de faire vivre ces personnages dans leurs différences plutôt que de les dissoudre dans une harmonie trop lisse. Pencroff se fâche, s’impatiente, défend ses intuitions contre la raison froide de Smith. Spilett doute là où les autres agissent. Harbert apprend, se trompe, grandit. L’île Lincoln est un monde vivant précisément parce que ses habitants ne sont pas des marionnettes de la thèse vernienne, mais des gens avec du caractère.
Et puis il y a Jup. Cet orang-outan adopté par le groupe, élevé au rang de membre à part entière de la colonie, capable d’accomplir des tâches simples avec une application touchante, représente l’une des intuitions les plus audacieuses du roman : la frontière entre l’animal et l’humain est moins nette qu’on ne le croit, et la civilisation n’est peut-être pas une propriété exclusive de l’espèce humaine, mais une disposition, une inclination vers l’autre.
Le roman comme encyclopédie vivante
L’Île mystérieuse est aussi, et peut-être avant tout, un traité de chimie, de géologie, de botanique, d’agronomie et d’architecture déguisé en roman. Jules Verne y déploie un savoir encyclopédique avec une générosité pédagogique qui n’appartient qu’à lui. La fabrication de la brique, l’extraction du minerai de fer, la synthèse de la nitroglycérine, le fonctionnement d’un four à poterie : tout est expliqué avec une précision qui n’est jamais pesante parce qu’elle est toujours au service du récit.
Cette dimension documentaire tranche radicalement avec la littérature d’aventures de l’époque, et même avec celle d’aujourd’hui. Jules Verne parie sur l’intelligence du lecteur. Il suppose qu’un enfant, ou un adulte, peut être fasciné par le détail technique d’une forge autant que par un combat ou une tempête. Et, chose étrange, il a raison. Ces passages que l’on serait tenté de survoler exercent en réalité une fascination propre, celle du geste précis, de la connaissance qui se transforme en acte, de l’abstraction qui devient objet.
C’est en cela que Smith est différent de tous les héros verniens : il ne découvre pas, il construit. Il ne contemple pas le monde, il le transforme.
L’île comme personnage
L’île Lincoln elle-même mérite qu’on s’y attarde. Jules Verne la décrit avec un soin cartographique et géographique rare, jusqu’à en dresser une topographie précise : les falaises du Granite-House, le lac du Grantlake, le mont Franklin qui fume en arrière-plan depuis le début du roman. Cette présence du volcan, silencieux et menaçant, n’est jamais anodine. Elle rappelle constamment au lecteur que l’île a ses propres lois, sa propre géologie, son propre calendrier, et que les hommes qui la peuplent ne font qu’y être tolérés.
Il y a quelque chose de presque romanesque dans la façon dont Jules Verne traite cette géographie. L’île n’est pas un décor, c’est un antagoniste muet, d’autant plus impressionnant qu’il n’agit pas encore. La menace volcanique, mentionnée dès les premières pages, plane sur l’ensemble du roman comme un pressentiment que les personnages refusent de formuler clairement. Jules Verne, lui, ne l’oublie jamais.
La question coloniale en creux
On a parfois reproché à Jules Verne un certain naïveté politique, voire un impérialisme involontaire. La lecture de L’Île mystérieuse mérite d’être plus nuancée. Certes, le groupe de colons s’installe sur une île sans en demander la permission à qui que ce soit, lui donne des noms américains, en trace les frontières et en exploite les ressources avec la bonne conscience du civilisateur. Le vocabulaire même du roman, “la colonie”, “les colons”, n’est pas accidentel.
Mais Jules Verne introduit en Nemo un regard correctif d’une puissance remarquable. Le prince Dakkar, victime exemplaire de la colonisation européenne, est celui qui tire les ficelles en coulisse. C’est lui le vrai maître de l’île, bien avant l’arrivée des Américains, et c’est lui qui leur permet de survivre. Il y a là une ironie structurelle que Jules Verne n’explicite jamais mais qui est difficile à ignorer : la prospérité de la “colonie” repose entièrement sur la bienveillance de celui que l’Europe coloniale a ruiné.
Nemo ne prend pas sa revanche. Il aide. Mais il aide à sa façon, dans l’ombre, sans jamais se soumettre, sans jamais se montrer. Jusqu’au bout, il reste libre.
De Defoe à Golding : une lignée insulaire
On ne peut lire L’Île mystérieuse sans percevoir derrière lui toute une tradition littéraire que Verne assume et dépasse. Robinson Crusoé de Defoe, publié en 1719, est l’ancêtre évident, et Verne y fait lui-même allusion. Mais là où Defoe s’intéresse à la survie individuelle et à la providence divine, Verne s’intéresse à la survie collective et à la raison humaine. Le glissement est significatif : en un siècle et demi, Dieu a été remplacé par la science. Ce qui est fascinant, c’est que la tradition insulaire se prolonge bien après Verne, mais en prenant une direction de plus en plus sombre. Sa Majesté des Mouches de Golding, publié en 1954, répond à tout ce courant littéraire comme une gifle. Des enfants livrés à eux-mêmes sur une île ne construisent pas une civilisation, ils reconstituent la barbarie. Golding écrit son roman comme une réfutation explicite du mythe robinsonien et, par extension, de l’optimisme vernien. Là où Cyrus Smith fabrique de la nitroglycérine pour construire, les enfants de Golding allument des feux pour détruire. Entre ces deux pôles, Verne et Golding, toute la question de ce que l’homme est vraiment se trouve posée, sans réponse définitive, et c’est peut-être pour cela que ces îles imaginaires continuent de nous habiter longtemps après que nous avons refermé les livres.
Une île en répond une autre : Stevenson dans le sillage de Verne
Quand Robert Louis Stevenson publie L’Île au trésor en 1883, soit moins d’une décennie après L’Île mystérieuse, le parallèle s’impose de lui-même, et les différences sont peut-être plus instructives que les ressemblances. Les deux romans mettent en scène une île comme espace clos où se révèle la nature profonde des hommes. Mais là où Verne fait de son île un laboratoire de la raison triomphante, Stevenson en fait une scène où les masques tombent et où la morale se négocie au prix du sang. Long John Silver, le grand antagoniste de Stevenson, est en un sens l’envers exact de Cyrus Smith. L’un construit, l’autre convoite. L’un transforme la nature en civilisation, l’autre transforme ses compagnons en instruments. Et pourtant Silver fascine, comme Nemo fascine, parce que tous deux échappent aux catégories simples du bien et du mal. Ce sont des hommes de volonté et d’intelligence, égarés dans des directions opposées. Il y a aussi, dans les deux romans, un personnage qui connaît l’île mieux que quiconque et en garde le secret. Ben Gunn chez Stevenson, abandonné sur l’île depuis trois ans, devenu à moitié sauvage, est une sorte de Nemo dégradé, sans le génie ni la grandeur tragique, mais porteur du même rôle narratif : le gardien de la vérité cachée, celui dont la révélation change tout. Ce dialogue entre les deux œuvres dit quelque chose d’essentiel sur la littérature d’aventures du XIXe siècle : elle n’est jamais seulement du divertissement. L’île, chez Verne comme chez Stevenson, est un monde à part, soustrait aux conventions sociales ordinaires, où l’homme se retrouve face à lui-même et doit décider ce qu’il vaut vraiment.
Ce que le roman dit de son époque, et de la nôtre
L’Île mystérieuse est profondément ancré dans la foi positiviste du Second Empire et de la Troisième République naissante : la conviction que la science, bien appliquée, peut résoudre la plupart des problèmes humains. Jules Verne partage cet optimisme, mais il l’assortit d’une intuition plus trouble, celle que le monde résiste, que la nature n’est pas une simple matière première docile, et que les grandes forces de la Terre ont leur propre agenda.
C’est peut-être ce qui rend ce roman si étrangement contemporain. À l’heure où notre rapport à la nature et à la technique est plus ambigu que jamais, l’île Lincoln et ses colons nous parlent encore, non pas parce qu’ils nous offrent des réponses, mais parce qu’ils posent les bonnes questions : jusqu’où la raison peut-elle nous conduire ? Quelle société voulons-nous construire ? Et que reste-t-il de nos utopies quand la réalité reprend ses droits ?
Jules Verne ne tranche pas. Il raconte. Et c’est là, peut-être, tout le secret de sa longévité.