711-722 : Chute des Wisigoths et début de la Reconquista
Comment l’invasion musulmane de 711 et la bataille de Guadalete ont détruit le royaume wisigoth en quelques mois. Covadonga 722 marque le début symbolique de la Reconquista espagnole. Histoire de Tariq ibn Ziyad, du roi Rodéric et de Pelayo dans l’Espagne du VIIIe siècle
Comment un royaume qui dominait la péninsule ibérique depuis trois siècles peut-il s’effondrer en quelques mois ? Au printemps 711, le royaume wisigoth d’Hispanie semble solidement installé, héritier de l’ancienne province romaine. Moins d’un an plus tard, il a pratiquement disparu. Entre le débarquement d’une petite armée berbère en avril 711 et la bataille mythique de Covadonga en 722, la péninsule ibérique bascule dans une nouvelle ère qui durera près de huit siècles. Cette transformation brutalepose une question fascinante : s’agissait-il d’une conquête éclair exceptionnelle ou révélait-elle les failles profondes d’un royaume en décomposition ?
Un royaume fissuré : les Wisigoths à la veille de l’invasion
Au début du VIIIe siècle, le royaume wisigoth d’Hispanie présente tous les signes extérieurs de la stabilité. Installés depuis leur victoire sur les Suèves au VIe siècle, les Wisigoths gouvernent depuis Tolède un territoire qui s’étend de la Galice aux Pyrénées. Pourtant, sous cette apparente solidité, les fractures se multiplient.
La succession royale constitue le talon d’Achille du royaume. Contrairement aux monarchies héréditaires qui se consolident ailleurs en Europe, les Wisigoths pratiquent l’élection du roi par les grands de la noblesse et l’Église. Ce système transforme chaque succession en crise potentielle. Entre 680 et 711, six rois se succèdent, plusieurs étant renversés ou assassinés. Witiza, qui règne de 702 à 710, meurt dans des circonstances troubles. Son successeur Rodéric accède au trône dans un contexte de guerre civile ouverte.
Les partisans de Witiza, menés par les fils du roi défunt et le comte Julien, gouverneur de Ceuta, refusent de reconnaître Rodéric. Cette division au sommet se double d’une fracture sociale profonde. La noblesse wisigothique, minorité germanique, domine une population hispano-romaine largement majoritaire. Les juifs, nombreux dans les villes, subissent une persécution croissante depuis les conciles de Tolède qui ont imposé des conversions forcées. Loin de former un bloc uni, le royaume wisigoth ressemble à une mosaïque de ressentiments accumulés.
Le débarquement de Tariq : anatomie d’une invasion
En avril 711, Tariq ibn Ziyad débarque près du rocher qui portera son nom : Jabal Tariq, Gibraltar. Ce général berbère, gouverneur de Tanger pour le compte du califat omeyyade de Damas, ne commande qu’une force modeste : environ 7 000 hommes, majoritairement des Berbères fraîchement convertis à l’islam. L’historiographie arabe ultérieure prétendra qu’il aurait brûlé ses navires pour galvaniser ses troupes, mais ce récit relève davantage de la légende édifiante que de la réalité tactique.
L’invasion ne surgit pas du néant. Selon les chroniques, elle fait suite à un appel du comte Julien, l’un des opposants à Rodéric. Que cet appel soit historique ou légendaire importe peu : il reflète la réalité d’un royaume déchiré où certaines factions préfèrent l’alliance avec l’étranger à la victoire de leurs rivaux. Tariq ne conquiert pas un royaume uni, il intervient dans une guerre civile.
Rodéric, occupé au nord contre les Basques rebelles, apprend tardivement le débarquement. Il rassemble à la hâte une armée et marche vers le sud. Les deux forces se rencontrent le 19 juillet 711 près du fleuve Guadalete, dans l’actuelle province de Cadix. La bataille dure plusieurs jours, fait inhabituel pour l’époque. Les chiffres varient selon les sources, mais les chroniques arabes évoquent une armée wisigothique de 40 000 hommes face aux 7 000 de Tariq, récemment renforcés par 5 000 soldats supplémentaires envoyés par le gouverneur d’Afrique du Nord, Musa ibn Nusayr.
Au moment décisif, des sections entières de l’armée wisigothique changent de camp ou désertent. Les partisans de Witiza auraient abandonné Rodéric en plein combat. Le roi lui-même disparaît dans la mêlée. On ne retrouvera jamais son corps, seulement son cheval et des vêtements brodés d’or près d’un marécage. Cette mort sans sépulture transformera Rodéric en figure légendaire, dernier roi d’une dynastie éteinte.
La conquête fulgurante : de Tolède à Saragosse
Après Guadalete, la résistance wisigothique s’effondre comme un château de cartes. Tariq ne rencontre pratiquement aucune opposition organisée. Il marche sur Cordoue qu’il prend sans combat significatif. Écija capitule. En novembre 711, moins de quatre mois après sa victoire, il entre dans Tolède, la capitale, qu’il trouve quasiment déserte. La noblesse wisigothique a fui vers le nord, emportant le trésor royal.
Musa ibn Nusayr, jaloux du succès de son subordonné, débarque en 712 avec une armée plus importante. Il prend Séville et Mérida après de brefs sièges, puis rejoint Tariq. Ensemble, ils poursuivent la conquête. Saragosse tombe en 714. En trois ans, la quasi-totalité de la péninsule ibérique passe sous contrôle musulman. Seules les montagnes cantabriques et pyrénéennes, terres pauvres et difficiles d’accès, échappent à la conquête.
Cette rapidité stupéfiante s’explique moins par la force militaire que par la désintégration politique. Les villes négocient leur reddition, obtenant souvent le maintien de leurs autorités locales contre le paiement d’un tribut. Les juifs, persécutés sous les Wisigoths, accueillent généralement favorablement les nouveaux maîtres qui leur garantissent le statut de dhimmi, protégés moyennant un impôt spécial. La population hispano-romaine, indifférente au sort de ses maîtres wisigoths, constate simplement un changement de suzerain.
Les conquérants musulmans ne cherchent pas initialement à créer un royaume stable. Ils prolongent leur expansion au-delà des Pyrénées, atteignant Narbonne en 719 et lançant des raids profonds en Aquitaine. Cette dynamique offensive trouve son terme en 732 à Poitiers, où Charles Martel inflige aux troupes musulmanes une défaite qui marque la limite septentrionale de l’expansion islamique en Europe occidentale.
Covadonga : naissance d’un mythe
Dans les montagnes des Asturies, un noble wisigoth réfugié refuse de plier. Pelayo, ou Pélage selon la graphie latinisée, aurait servi à la cour de Rodéric avant de fuir vers le nord après la débâcle. En 722, selon la chronique la plus ancienne rédigée un siècle plus tard, il mène une bande de réfugiés chrétiens qui refusent de payer tribut aux autorités musulmanes de Gijón.
Le gouverneur de Cordoue, al-Hurr, envoie une expédition punitive commandée par Munuza, gouverneur de Gijón, et l’évêque Oppas, collaborateur wisigoth converti. L’affrontement se produit près de Covadonga, dans une vallée étroite dominée par des falaises. Les chiffres transmis par les chroniques chrétiennes ultérieures relèvent de l’exagération épique : 187 000 musulmans contre une poignée de chrétiens. La réalité fut certainement plus modeste : quelques centaines d’hommes de part et d’autre.
Selon la Chronique d’Alphonse III, rédigée au IXe siècle, les flèches des musulmans se retournent miraculeusement contre eux, repoussées par l’intervention divine. Au-delà du merveilleux, la topographie explique l’issue du combat. Les défenseurs, retranchés dans les hauteurs, bénéficient d’un avantage tactique décisif. Ils déclenchent probablement des éboulements qui écrasent les assaillants pris dans la vallée encaissée. Munuza meurt dans la bataille. Les survivants se retirent.
Pour les autorités musulmanes d’Al-Andalus, Covadonga ne représente qu’un incident mineur dans une région montagneuse sans valeur stratégique. Ils ne lancent pas de nouvelle expédition majeure contre les Asturies, concentrés sur leurs campagnes en Aquitaine et leurs luttes internes. Cette indifférence permet à Pelayo de consolider un petit royaume chrétien dans les montagnes cantabriques.
Les fondations d’une longue reconquête
Pelayo meurt vers 737, laissant un territoire réduit mais indépendant. Son gendre Alphonse Ier lui succède et profite de la grande révolte berbère de 740-743 en Al-Andalus pour étendre son royaume vers le sud. Il occupe les terres dépeuplées jusqu’au Douro, créant une zone tampon de villages déserts entre chrétiens et musulmans. Cette stratégie du “désert stratégique” caractérisera longtemps la frontière fluctuante entre les deux mondes.
Le royaume des Asturies ne représente au VIIIe siècle qu’une entité politique marginale. Isolé, pauvre, replié sur ses montagnes, il semble condamné à végéter à l’écart de l’histoire. Cordoue, devenue capitale d’Al-Andalus, s’impose comme le centre culturel et économique de la péninsule. En 756, Abd al-Rahman Ier y fonde l’émirat indépendant des Omeyyades, rompant avec le califat de Bagdad.
Pourtant, c’est dans ces montagnes asturiennes que se forge le mythe fondateur de la Reconquista. Les chroniques rédigées aux IXe et Xe siècles transforment rétrospectivement Covadonga en tournant décisif, début symbolique d’une reconquête qui durera huit siècles. Pelayo devient le restaurateur de la monarchie wisigothique, continuateur légitime de Rodéric. Cette construction idéologique sert les rois asturiens qui cherchent à légitimer leur pouvoir et leurs ambitions expansionnistes.
La réalité historique fut plus prosaïque. Entre 722 et 800, le royaume des Asturies survit difficilement, profitant des divisions musulmanes plus qu’il ne conquiert par la force. Les chrétiens mozarabes vivant en Al-Andalus sont bien plus nombreux que ceux des royaumes nordiques. Beaucoup se convertissent progressivement à l’islam, d’autres maintiennent leur foi moyennant l’impôt de capitation. L’idée d’une reconquête inéluctable aurait semblé absurde aux contemporains.
Conclusion
En 711, une armée de 7 000 Berbères détruit un royaume de trois siècles. En 722, une poignée de réfugiés remporte une escarmouche dans les montagnes. Entre ces deux événements, onze années suffisent pour redessiner la carte politique de la péninsule ibérique. Le royaume wisigoth disparaît, non par la supériorité militaire écrasante de l’envahisseur, mais par son incapacité à maintenir sa cohésion face à la crise. Al-Andalus émerge comme une réalité politique durable qui dominera la péninsule pendant des siècles. Dans les montagnes du nord, un embryon de résistance chrétienne survit, posant les fondations de royaumes qui, bien plus tard, inverseront le rapport de forces.
Guadalete marque la fin brutale d’un monde, Covadonga le début incertain d’un autre. Ni l’une ni l’autre ne déterminaient l’avenir : en 722, rien n’indiquait que la bataille obscure de Covadonga inaugurerait une reconquête de huit siècles, et rien ne garantissait qu’Al-Andalus durerait au-delà de quelques générations. L’histoire s’écrit au présent, avec ses contingences et ses surprises. Ce que nous appelons aujourd’hui la Reconquista commença comme un simple refus de se soumettre dans des montagnes sans valeur, face à un pouvoir qui semblait alors invincible.