Illustration : Califat de Cordoue & Taifas (929-1094) : Al-Andalus

Le Califat de Cordoue & Taifas (929-1094) : la fragmentation d'Al-Andalus


Découvrez l’histoire du califat de Cordoue sous Abd al-Rahman III et la splendeur paradoxale des royaumes de Taïfas au XIe siècle : de l’unité impériale à la fragmentation culturelle d’Al-Andalus médiéval.

En 929, un souverain de quarante-trois ans proclame le califat dans son palais de Cordoue, défiant ainsi le calife de Bagdad et celui du Caire. Un siècle plus tard, son empire n’existe plus. Entre ces deux dates, Al-Andalus connaît son apogée culturel absolu, puis se fracture en dizaines de royaumes rivaux. Cette trajectoire fulgurante – de l’unité impériale à la fragmentation politique – dessine l’un des chapitres les plus fascinants de l’histoire médiévale espagnole. Pourtant, le paradoxe demeure : c’est précisément après l’effondrement du califat de Cordoue que la culture andalouse produit ses œuvres les plus raffinées.

Un calife pour unifier Al-Andalus

Le 16 janvier 929, Abd al-Rahman III (891-961) franchit une étape décisive. Jusqu’alors simple émir de Cordoue, il adopte le titre de calife – “commandeur des croyants” – et le nom de règne d’al-Nasir li-din Allah, “le victorieux pour la religion de Dieu”. Ce geste politique brise avec deux siècles de subordination théorique aux califes abbassides de Bagdad.

La proclamation du califat de Cordoue ne relève pas du caprice dynastique. Depuis son accession au pouvoir en 912, Abd al-Rahman III passe dix-sept années à reconquérir militairement son propre territoire. La péninsule Ibérique musulmane se trouve alors morcelée entre seigneurs rebelles, chefs berbères indépendants et dynasties locales qui ne reconnaissent plus l’autorité de Cordoue. À Badajoz, à Tolède, à Saragosse, des gouverneurs se comportent en souverains autonomes. Au nord, les royaumes chrétiens de León et de Navarre profitent du chaos pour lancer des raids dévastateurs.

Abd al-Rahman mène campagne après campagne. En 920, il assiège Bobastro, forteresse rebelle nichée dans les montagnes de Malaga, et met fin à quarante ans de révolte. En 932, il force Tolède à capituler après huit années de siège. Méthodique et patient, le calife reconstruit pierre par pierre l’unité d’Al-Andalus. Son armée, où servent côte à côte Arabes, Berbères et chrétiens convertis, compte parmi les plus disciplinées d’Europe.

Cordoue, métropole de trois cent mille âmes

Vers 950, Cordoue atteint son zénith démographique et culturel. La ville compte environ trois cent mille habitants – un chiffre que Londres n’atteindra qu’au XVIIe siècle. Ses quartiers s’étendent sur les deux rives du Guadalquivir, reliés par un pont romain que les ingénieurs califaux restaurent et élargissent. Les voyageurs étrangers, qu’ils viennent de Bagdad, de Constantinople ou des monastères pyrénéens, s’étonnent de l’étendue urbaine : Cordoue possède des centaines de mosquées, des dizaines de bains publics, des marchés couverts qui vendent des épices d’Inde et des soieries de Byzance.

La Grande Mosquée, commencée deux siècles plus tôt, atteint sous Abd al-Rahman III ses proportions monumentales. Le calife finance l’agrandissement du sanctuaire et l’édification d’un nouveau minaret de quarante mètres de hauteur. L’édifice devient le symbole architectural du califat omeyyade d’Occident, rivalisant en splendeur avec les grands sanctuaires de Damas ou du Caire fatimide.

Mais la véritable fierté d’Abd al-Rahman III se nomme Madinat al-Zahra. En 936, le calife ordonne la construction de cette cité palatiale à huit kilomètres au nord-ouest de Cordoue. Le chroniqueur Ibn Hayyan rapporte que dix mille ouvriers travaillent quotidiennement au chantier pendant vingt-cinq ans. Le palais comprend quatre mille trois cents colonnes de marbre, venues d’Afrique du Nord, de Gaule et même de Constantinople – l’empereur byzantin en offre plusieurs dizaines en cadeau diplomatique. Les salles de réception s’ornent d’ivoire sculpté, de bassins de mercure qui réfléchissent la lumière, de jardins en terrasses où s’épanouissent des variétés botaniques importées d’Orient.

La bibliothèque d’al-Hakam II et le rayonnement intellectuel

À la mort d’Abd al-Rahman III en 961, son fils al-Hakam II (915-976) hérite d’un califat stable et prospère. Contrairement à son père, guerrier et administrateur, al-Hakam se passionne pour les livres. Le nouveau calife possède la plus grande bibliothèque personnelle du monde occidental : quatre cent mille volumes, selon les sources arabes de l’époque. Ce chiffre, probablement exagéré, témoigne néanmoins d’une réalité : Cordoue devient au Xe siècle le principal centre de copie et de traduction de manuscrits en Occident.

Des agents d’al-Hakam parcourent le Proche-Orient pour acheter des ouvrages rares. Les copistes de Cordoue reproduisent les traités d’Aristote commentés par les philosophes de Bagdad, les manuels de médecine de Galien, les tables astronomiques persanes, la géographie de Ptolémée. L’hébreu, l’arabe et le latin coexistent dans les ateliers de traduction. Des savants juifs comme Hasdaï ibn Shaphrut, ministre d’Abd al-Rahman III et médecin personnel d’al-Hakam II, servent d’intermédiaires entre les communautés intellectuelles.

Cette période marque l’apogée de ce que les historiens appellent parfois la convivencia – la coexistence des trois religions monothéistes en Al-Andalus. Le terme demande nuance : la société andalouse reste hiérarchisée, les musulmans jouissent de droits supérieurs, et les non-musulmans paient un impôt spécifique. Mais comparée aux persécutions religieuses qui ravagent d’autres régions d’Europe médiévale, Al-Andalus offre un espace de relative tolérance. À Cordoue, les églises mozarabes – ces communautés chrétiennes de langue arabe – célèbrent leur liturgie librement. Les quartiers juifs prospèrent autour de leurs synagogues.

La fitna : vingt ans de guerre civile

En 976, al-Hakam II meurt en laissant pour héritier un enfant de onze ans, Hicham II. Le pouvoir effectif tombe entre les mains du chambellan Ibn Abi Amir, qui prend le nom d’al-Mansur – “le Victorieux”. Pendant vingt-cinq ans, al-Mansur gouverne le califat avec une poigne de fer. Général brillant, il mène cinquante-sept campagnes militaires contre les royaumes chrétiens du nord, dont le célèbre sac de Saint-Jacques-de-Compostelle en 997.

Mais al-Mansur gouverne sans légitimité dynastique. À sa mort en 1002, le système qu’il a bâti s’effondre. Son fils Abd al-Malik lui succède brièvement, puis meurt en 1008. Le califat entre alors dans une période de chaos que les chroniqueurs nomment fitna – “discorde” ou “épreuve”. Entre 1009 et 1031, douze califes se succèdent à Cordoue. Certains règnent quelques mois, d’autres quelques semaines.

Les factions militaires s’affrontent : les Berbères originaires d’Afrique du Nord, les mercenaires slaves amenés comme esclaves puis affranchis, les Arabes de vieille souche. Cordoue elle-même subit trois sièges dévastateurs. En 1010, les troupes berbères pillent Madinat al-Zahra, emportent ses trésors, démontent ses colonnes. Le palais d’Abd al-Rahman III, symbole de la puissance califale, devient ruine en quelques jours.

En 1031, une assemblée de notables cordouans abolit le califat. Hicham III, dernier calife omeyyade d’Espagne, abdique et se retire dans l’anonymat. Après trois siècles de domination omeyyade, Al-Andalus n’a plus de centre politique.

Les royaumes de Taïfas : splendeur fragmentée

De l’effondrement du califat émergent les taïfas – littéralement “factions” ou “partis”. Ces petits royaumes se forment autour d’anciens gouverneurs, de chefs militaires ou de dynasties locales. En 1031, Al-Andalus compte une vingtaine de taïfas indépendantes. Séville, Tolède, Badajoz, Saragosse, Grenade, Valence, Almeria : chaque cité importante devient capitale d’un royaume autonome.

Politiquement, les taïfas se révèlent faibles. Aucune ne possède les moyens militaires du califat disparu. Les rois de taïfas se font la guerre entre voisins, s’allient avec les princes chrétiens contre d’autres musulmans, paient tribut aux souverains de Castille ou d’Aragon pour acheter la paix. En 1085, Tolède, l’ancienne capitale wisigothique, tombe aux mains d’Alphonse VI de Castille – événement traumatisant pour l’islam ibérique.

Pourtant, le XIe siècle des taïfas produit un épanouissement culturel paradoxal. Les petites cours royales rivalisent de mécénat pour attirer poètes, philosophes et savants. À Séville, la dynastie des Abbadides finance des poètes qui révolutionnent la métrique arabe. À Tolède, avant sa chute, des astronomes établissent les célèbres Tables de Tolède, référence astronomique pour tout le Moyen Âge européen. À Saragosse, le roi al-Muqtadir commande des traités de mathématiques et finance des jardins botaniques.

Ibn Zaydun (1003-1071), considéré comme l’un des plus grands poètes de langue arabe, écrit ses vers d’amour à la cour de Cordoue devenue simple taïfa. Ibn Hazm (994-1064), théologien et philosophe, compose Le collier de la colombe, traité sur l’amour qui mêle analyse psychologique et anecdotes autobiographiques. Cette floraison intellectuelle ne résulte pas d’une paix générale – au contraire, elle coexiste avec l’instabilité politique – mais d’une compétition culturelle entre cours royales.

L’intervention almoravide : la fin d’un monde

Face à la pression militaire croissante des royaumes chrétiens, les rois de taïfas cherchent du secours au-delà du détroit de Gibraltar. En 1086, après la chute de Tolède, ils appellent à l’aide les Almoravides, dynastie berbère qui vient d’unifier le Maghreb occidental. Yusuf ibn Tashfin, chef des Almoravides, débarque en Espagne avec une armée aguerrie de guerriers sahariens.

Le 23 octobre 1086, à Sagrajas près de Badajoz, les Almoravides et leurs alliés andalous écrasent l’armée d’Alphonse VI. La victoire sauve momentanément Al-Andalus de la conquête chrétienne, mais elle ouvre une nouvelle ère. Les Almoravides, puritains religieux formés dans les déserts mauritaniens, méprisent le raffinement des cours andalouses. Ils jugent les rois de taïfas corrompus, trop tolérants envers les chrétiens et les juifs, négligents dans l’application de la loi islamique.

Entre 1090 et 1094, Yusuf ibn Tashfin revient en Espagne, mais cette fois pour conquérir les taïfas elles-mêmes. Grenade tombe en 1090, Séville en 1091, Badajoz en 1094. Les dynasties andalouses sont déposées, parfois exécutées. L’Al-Andalus des taïfas, avec sa sophistication culturelle et ses compromis politiques, cède la place à un empire almoravide austère et militarisé.

Cette réunification forcée ne durera qu’un demi-siècle. Les Almoravides, à leur tour, s’affaibliront et seront remplacés par les Almohades en 1147. Mais pour les intellectuels andalous du XIe siècle, l’arrivée des Almoravides marque la fin d’une époque. Nombreux sont les poètes, philosophes et savants qui fuient vers les royaumes chrétiens du nord ou émigrent vers l’Orient. Ibn Hazm, dans ses dernières années, déplore amèrement la disparition du monde qu’il a connu.

Un siècle de gloire et de contradictions

Entre 929 et 1094, Al-Andalus traverse deux phases radicalement opposées. Le califat de Cordoue incarne l’unité impériale, la puissance militaire et le rayonnement culturel centralisé. Les royaumes de Taïfas représentent la fragmentation politique, la vulnérabilité stratégique, mais aussi une créativité culturelle décentralisée et une compétition intellectuelle féroce.

Les historiens ont longtemps opposé ces deux périodes : l’ordre contre le chaos, la grandeur contre la décadence. La réalité apparaît plus nuancée. Le califat omeyyade de Cordoue ne fut jamais aussi stable que sa propagande le prétendait : Abd al-Rahman III passa la moitié de son règne à combattre des révoltes internes. Les taïfas, malgré leur faiblesse militaire, produisirent certaines des œuvres majeures de la civilisation andalouse. Le XIe siècle ibérique ne fut ni un âge d’or perdu ni une simple période de déclin, mais un moment de profonde transformation où s’inventèrent de nouvelles formes politiques et culturelles.

L’intervention almoravide, en 1086, clôt définitivement cette séquence historique. Al-Andalus ne retrouvera jamais l’unité politique du califat, ni la diversité créative des taïfas. Les siècles suivants verront la reconquête progressive de la péninsule Ibérique par les royaumes chrétiens, processus qui s’achèvera en 1492 avec la chute de Grenade.