Illustration : Las Navas de Tolosa 1212 : tournant de la Reconquista

La bataille de Las Navas de Tolosa (1212) : un tournant dans la Reconquista


Le 16 juillet 1212, dans une plaine de la province de Jaén, un berger mozarabe nommé Martin Alhaja reçoit d’Alphonse VIII de Castille le titre héréditaire de Cabeza de Vaca. Pour prix de quoi ? D’avoir indiqué un sentier dans la Sierra Morena. Un simple chemin de montagne vient de basculer l’équilibre de la péninsule Ibérique : ce lundi matin, trois rois chrétiens affrontent la plus formidable armée almohade jamais rassemblée en Al-Andalus. Dix-sept ans après le désastre d’Alarcos, la revanche se joue sur un plateau rocailleux où convergent des dizaines de milliers d’hommes. Les chroniques chrétiennes et musulmanes s’accordent sur un point : ce qui se déroule à Las Navas de Tolosa dépasse l’habituel affrontement frontalier. L’issue déterminera qui contrôle l’Andalousie pour les décennies à venir.

Le poison d’Alarcos

Le 18 juillet 1195, près du Guadiana, l’armée d’Alphonse VIII de Castille charge trois fois les lignes almohades sans parvenir à les briser. À la troisième attaque, la cavalerie castillane enfonce le centre ennemi et tue le vizir Abû Yahya ben Abî Hafs. Mais le calife Abû Yûsuf Ya’qûb al-Mansûr a tenu en réserve des forces considérables. Profitant de l’épuisement des chevaliers chrétiens écrasés sous leurs cottes de mailles par la chaleur de juillet, la cavalerie légère almohade encercle les Castillans. Alphonse VIII s’enfuit vers Tolède avec une vingtaine de cavaliers. Diego López de Haro, à la tête de cinq mille hommes, se réfugie dans la forteresse d’Alarcos avant de se rendre. Le calife assiège brièvement Tolède, puis impose à la Castille une trêve de dix ans aux conditions humiliantes.

Cette défaite laisse des traces profondes. La Castille perd Trujillo, Plasencia, Talavera. Surtout, le royaume de Navarre et celui de León, rivaux chroniques d’Alphonse VIII, s’allient avec les Almohades contre lui. En 1196 et 1197, Alphonse IX de León mène une guerre ouverte contre la Castille, ce qui lui vaut l’excommunication du pape Célestin III. Sanche VII de Navarre, dit « le Fort », renouvelle son alliance avec l’empire almohade après avoir perçu de l’argent pour sa neutralité. Les royaumes chrétiens se déchirent tandis qu’Al-Andalus connaît une prospérité relative sous l’autorité de Marrakech.

Abû Yûsuf Ya’qûb al-Mansûr meurt en 1199. Son fils Muhammad an-Nasir lui succède à dix-sept ans. Timide, affligé d’un défaut de prononciation, le nouveau calife gouverne d’abord par l’intermédiaire de son vizir Abd al-Rahman ben Yudjdjan. En Ifriqiya, les derniers Almoravides menacent la domination almohade depuis les Baléares. An-Nasir concentre ses efforts militaires sur le Maghreb entre 1199 et 1207. En Espagne, la situation reste figée par les trêves.

La rupture des trêves

En 1210, la trêve entre la Castille et le califat almohade expire. Alphonse VIII a passé quinze ans à consolider son royaume, à négocier avec le pape, à réconcilier les royaumes chrétiens. En juin 1211, Muhammad an-Nasir franchit le détroit de Gibraltar à la tête d’une armée considérable. Il concentre ses forces à Séville. Son objectif immédiat : la forteresse de Salvatierra, tenue par l’ordre militaire de Calatrava depuis 1198. Le château commande l’accès vers le nord, protégeant Tolède. Après deux mois de siège, Salvatierra se rend en septembre 1211. An-Nasir rentre hiverner à Séville, laissant des garnisons dans les forteresses clés de la Sierra Morena.

Alphonse VIII ne peut affronter seul une telle puissance militaire. Il sollicite l’appui du pape Innocent III, qui proclame une croisade. Des contingents affluent de France, d’Allemagne, d’Italie. Le pape négocie également avec les royaumes ibériques : contre la promesse de châteaux près de la frontière musulmane, Sanche VII de Navarre accepte de rompre son alliance almohade. Alphonse IX de León, malgré les pressions pontificales, refuse de participer. Le roi de Portugal, Alphonse II, envoie un contingent modeste. Pierre II d’Aragon répond présent avec trois mille cavaliers et deux mille fantassins.

À Tolède, ancienne capitale wisigothique, l’armée croisée se rassemble à la Pentecôte 1212. Les ordres militaires de Calatrava, de Santiago, les Templiers et les Hospitaliers forment l’épine dorsale de la coalition. Des milices urbaines d’Ávila, de Ségovie, de Medina del Campo rejoignent les rangs. L’archevêque de Tolède, Rodrigo Jiménez de Rada, accompagne personnellement l’expédition. Les chroniques évoquent entre cinquante mille et cent mille hommes, chiffres probablement exagérés mais reflétant l’ampleur exceptionnelle de la mobilisation.

Vers la Sierra Morena

Le 20 juin 1212, l’armée quitte Tolède et marche vers le sud. Le 24 juin, elle atteint Malagón, tenue par une garnison musulmane. L’avant-garde chrétienne escalade les murs, la citadelle tombe. Le 1er juillet, après un bref siège, Calatrava se rend. Les croisés reprennent également Alarcos, symbole de la défaite de 1195. Plusieurs châteaux tombent sur la route. Mais des tensions apparaissent. De nombreux croisés étrangers, découragés par la chaleur, la longueur de la campagne et les maigres perspectives de butin, désertent et reprennent le chemin du nord. Seuls les contingents ibériques et quelques chevaliers français poursuivent.

Début juillet, l’armée chrétienne atteint la Sierra Morena, longue chaîne montagneuse orientée ouest-est qui sépare la Castille de l’Andalousie. Muhammad an-Nasir a quitté Séville le 22 juin avec son armée. Il prend position au sud de la Sierra, entre Jaén et Baeza, le 13 juillet. Il fait fortifier tous les défilés avec des palissades, des tours de bois, des postes de guet. L’armée almohade contrôle les passages. Le terrain devient l’allié des musulmans : pour atteindre l’Andalousie, les chrétiens doivent franchir ces cols défendus ou mourir de soif en attendant dans les contreforts rocailleux.

Le vendredi 13 juillet, l’avant-garde chrétienne aperçoit les défenses almohades. Les éclaireurs rapportent que tous les chemins connus sont tenus. C’est alors qu’intervient Martin Alhaja. Ce berger mozarabe de la région connaît les sentiers secondaires. Il se présente au roi Alphonse VIII et propose de guider l’armée par un passage peu surveillé : le Puerto del Rey, dans la zone du Despeñaperros. Pour marquer l’emplacement, il a placé un crâne de vache dévorée par les loups. Diego López de Haro, le même qui s’était rendu à Alarcos dix-sept ans plus tôt, mène un détachement de reconnaissance. Le passage existe, il est praticable. Dans la nuit du 13 au 14 juillet, l’armée chrétienne franchit la Sierra Morena par ce sentier détourné.

Face à face

Le 13 juillet au matin, les chrétiens débouchent sur un plateau au nord-ouest du village de Las Navas de Tolosa. Ils aperçoivent, à neuf kilomètres environ, le camp almohade. An-Nasir découvre avec stupeur que l’ennemi a contourné ses défenses. La surprise tactique est totale. Les deux armées se font face dans une vaste vallée aux pentes douces, une « nava » selon le terme castillan. Samedi 14 et dimanche 15 juillet se déroulent en escarmouches, reconnaissances, préparatifs. Les musulmans occupent une position légèrement surélevée. Leur camp est protégé par des défenses en dur. Des chaînes et des pieux entourent la tente du calife, gardée par une troupe d’esclaves soudanais enchaînés les uns aux autres pour former un rempart humain infranchissable.

Les chrétiens disposent leurs forces sur le plateau opposé, position moins favorable. Au centre, les Castillans et les ordres militaires. Sur l’aile droite, Sanche VII de Navarre avec les milices d’Ávila, Ségovie et Medina del Campo. Sur l’aile gauche, Pierre II d’Aragon. L’armée almohade aligne ses troupes en ordre classique : au premier rang, les contingents andalous et les volontaires du jihad ; en arrière, les troupes berbères d’élite ; autour du calife, la garde rapprochée.

Le lundi 16 juillet à l’aube, après confession collective et communion célébrée par de nombreux prêtres, l’armée chrétienne passe à l’offensive. L’attaque commence mal. Les archers musulmans, positionnés sur des hauteurs, déciment les premiers rangs. La cavalerie légère berbère enveloppe les ailes chrétiennes par un mouvement de tenaille. Les Castillans du centre risquent l’encerclement. Diego López de Haro et ses troupes subissent un assaut violent qui manque de faire plier la ligne. L’archevêque Rodrigo Jiménez de Rada relate dans sa chronique que certains corps commencent à se débander.

La charge décisive

C’est à ce moment qu’Alphonse VIII, accompagné d’Alphonse II de Portugal et de l’archevêque de Tolède en personne, lance une charge furieuse de cavalerie lourde contre le centre des lignes musulmanes. Les chevaliers, malgré le poids de leurs armures, enfoncent les rangs adverses et atteignent les positions des archers. Pierre II d’Aragon et Sanche VII de Navarre, voyant cette percée, chargent simultanément sur les flancs droit et gauche des Almohades. La coordination, improvisée ou concertée, fonctionne.

Sanche VII parvient, selon la légende, à briser les chaînes de la garde noire du calife et à pénétrer jusqu’à la tente impériale. Muhammad an-Nasir s’enfuit avec sa garde personnelle vers Baeza, puis Jaén. La fuite du chef provoque une panique généralisée dans l’armée almohade. Les soldats musulmans, voyant leur calife abandonner le champ de bataille, se débandent. La retraite ordonnée devient une déroute. Les chrétiens poursuivent les fuyards sur plusieurs kilomètres. Le massacre est considérable.

Les chiffres des pertes varient selon les chroniques. Une lettre adressée par Alphonse VIII au pape Innocent III évoque cent mille morts du côté almohade, vingt à trente du côté chrétien. Ces proportions relèvent de l’exagération manifeste, typique des comptes rendus médiévaux. Les historiens modernes estiment les pertes musulmanes entre plusieurs milliers et plusieurs dizaines de milliers d’hommes, avec des pertes chrétiennes significatives mais bien moindres, notamment parmi les ordres militaires. Le butin de guerre est considérable : la tente et l’étendard du calife sont envoyés à Rome. Sanche VII rapporte en Navarre les chaînes de la garde noire, qui ornent depuis lors les armoiries du royaume.

Après la victoire

Les jours suivant la bataille, les armées chrétiennes s’emparent de Baeza et d’Úbeda. Les deux villes, verrous de l’Andalousie, sont rasées. La population des alentours s’y était réfugiée. En 1213, les châteaux de Dueñas, Riopar, Eznavexore tombent. Le siège d’Alcaraz coûte plus de deux mille vies chrétiennes selon les Anales toledanos. Alphonse VIII verrouille les cols de la Sierra Morena en contrôlant Vilches, Castro Ferral, Baños et Tolosa. L’Andalousie est désormais accessible depuis la Castille.

Mais la progression s’arrête là. En 1212, Sanche Ier de Portugal meurt. En 1213, Pierre II d’Aragon tombe à la bataille de Muret, combattant cette fois contre les croisés français en Occitanie. La même année, Muhammad an-Nasir décède dans des circonstances troubles. Les chroniqueurs évoquent un empoisonnement par ses propres ministres. Son fils Yûsuf II al-Mustansir lui succède à dix ans. Alphonse VIII de Castille meurt en 1214, laissant un fils de dix ans, Henri. La Castille connaît des famines liées aux destructions répétées et aux dépenses militaires. Une trêve est signée avec l’empire almohade.

L’empire almohade ne se relève pas du choc de Las Navas de Tolosa. La défaite brise le prestige militaire de la dynastie berbère. En Al-Andalus, l’autorité centrale vacille. Les gouverneurs provinciaux prennent leur autonomie. Une troisième période de taïfas, ces petits royaumes rivaux, s’ouvre. Au Maghreb, la dynastie hafside s’émancipe en Ifriqiya. Les Mérinides gagnent en influence au Maroc. Yûsuf II meurt en 1224 sans héritier. Son successeur Abd al-Wahid al-Makhlu est destitué huit mois plus tard. Les guerres de succession se multiplient. En 1232, le calife al-Mamun renie même le dogme almohade dans une tentative désespérée de se maintenir. Les Mérinides prennent Fès en 1244, Marrakech en 1269. L’empire almohade cesse d’exister.

En Espagne chrétienne, la conquête reprend après la période de trêve. Cordoue tombe en 1236 aux mains de Ferdinand III de Castille. Valence en 1238 face à Jacques Ier d’Aragon. Séville en 1248. L’Andalousie musulmane se réduit au royaume de Grenade, vassal payant tribut à la Castille. Ce dernier territoire résistera jusqu’en 1492, mais son existence dépend de la tolérance castillane plus que de sa force propre. La bataille de Las Navas de Tolosa n’a pas provoqué mécaniquement ces conquêtes ultérieures, mais elle a détruit le seul pouvoir capable de les empêcher. Le 16 juillet 1212, entre la Sierra Morena et une plaine de Jaén, l’équilibre militaire de la péninsule Ibérique bascule. Un berger mozarabe, trois rois chrétiens qui s’accordent le temps d’une bataille, un calife qui fuit son camp : l’Andalousie change de mains sans que personne, ce jour-là, ne mesure encore l’ampleur du basculement.