Illustration : Charles Quint et l'empire universel (1516-1556)

Charles Quint et l'empire universel (1516-1556) : le défi des guerres permanentes


Le 28 juin 1519, Charles de Habsbourg est élu empereur du Saint-Empire romain germanique. Il a dix-neuf ans. Son rival malheureux, François Ier de France, a dépensé des fortunes en pots-de-vin aux princes-électeurs. Charles en a versé davantage. À cette date, il règne déjà sur l’Espagne et ses possessions américaines depuis trois ans. Il hérite des territoires autrichiens de ses grands-parents. Son empire s’étend de Vienne aux Pays-Bas, de Naples au Nouveau Monde. Le soleil ne s’y couche jamais, dira-t-on bientôt. Mais ce colosse fragile passera quarante ans à guerroyer sans parvenir à maintenir l’unité chrétienne qu’il ambitionne.

Un héritage qui fait un empire

Charles naît le 24 février 1500 à Gand, dans les Pays-Bas bourguignons. Par son père Philippe le Beau, mort en 1506, il descend de Maximilien de Habsbourg, empereur du Saint-Empire, et de Marie de Bourgogne. Par sa mère Jeanne, dite Jeanne la Folle en raison de ses troubles mentaux, il est le petit-fils des Rois Catholiques : Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille. Quatre dynasties convergent sur sa personne. Leurs territoires éclatés forment un ensemble sans cohérence géographique ni administrative.

En 1506, à six ans, il devient duc de Bourgogne et prince des Pays-Bas. Sa tante Marguerite d’Autriche assure sa tutelle et son éducation à Malines. En 1516, à la mort de Ferdinand d’Aragon, il reçoit les couronnes de Castille et d’Aragon avec leurs dépendances : royaume de Naples, Sicile, Sardaigne, et les immenses territoires américains conquis par Cortés et Pizarro.

L’apprentissage forcé d’une terre étrangère

En septembre 1517, Charles 1er, futur Charles Quint, arrive accompagné de sa suite flamande et de quelques exilés castillans. À Mojados, il rencontre pour la première fois son frère Ferdinand, élevé en Espagne par leur grand-père Ferdinand d’Aragon. Les deux frères ne parlent pas la même langue : Ferdinand s’exprime en castillan, Charles en français. Cette anecdote résume le problème. Le 18 novembre 1517, Charles fait son entrée à Valladolid. Le faste bourguignon déployé lors du couronnement choque les Espagnols, habitués à une monarchie moins cérémonieuse.

En mars 1518, Charles ouvre les Cortès de Castille à Valladolid pour recevoir le serment d’allégeance des délégués du royaume. L’assemblée accepte sous conditions : Charles devra apprendre le castillan – il s’avère incapable de s’adresser aux Cortès dans cette langue. Les offices de gouvernement devront être réservés aux Espagnols. Aucun métal précieux ne devra sortir du royaume. La reine légitime Jeanne, enfermée à Tordesillas, devra être maintenue dans ses droits et bien traitée.

Charles ne tient aucune de ces promesses. Guillaume de Croÿ, son précepteur devenu archevêque de Tolède sans avoir jamais mis les pieds en Castille, empoche les rentes du siège primatial le plus riche d’Espagne. Adrian Floriszoon d’Utrecht, son ancien professeur, devient régent, la mère de Charles, Jeanne, bien que toujours vivante, étant déclarée incapable de régner.

En 1519, Maximilien de Habsbourg meurt. Charles brigue la succession impériale. François Ier se présente également. La campagne coûte des sommes énormes. Les banquiers Fugger d’Augsbourg avancent les fonds nécessaires à Charles. Le 28 juin 1519, les sept princes-électeurs le choisissent. Il devient Charles V, dit Charles Quint, empereur romain germanique. Il ne sera sacré par le pape qu’en 1530 à Bologne.

À vingt ans, il domine un empire composite : Pays-Bas, Franche-Comté, Autriche, Styrie, Carinthie, Tyrol, Espagne, Naples, Sicile, Sardaigne, territoires américains en expansion constante. Cet assemblage hétéroclite ne forme pas un État unifié. Chaque territoire conserve ses lois, ses coutumes, ses institutions. Seule la personne de Charles assure le lien.

La rivalité avec François Ier

L’élection impériale ouvre quarante ans de guerres intermittentes avec la France. François Ier ne pardonne pas son échec. Charles l’encercle : les Pays-Bas au nord, l’Espagne au sud, la Franche-Comté et l’Autriche à l’est. Le duché de Milan, porte entre l’Autriche et la Méditerranée, devient l’objet d’un conflit permanent.

En 1521 commence la première guerre. Charles s’allie avec le pape Léon X et Henri VIII d’Angleterre contre François Ier. Les combats se concentrent en Italie et dans le nord de la France. En 1523, Charles de Bourbon, connétable de France disgracié, passe au service de Charles Quint. Cette trahison spectaculaire fragilise François Ier.

Le 24 février 1525 se joue la bataille de Pavie. François Ier assiège cette ville lombarde avec vingt-huit mille hommes depuis octobre 1524. Les troupes impériales, composées de lansquenets allemands, de tercios espagnols. Dans la nuit du 23 au 24 février, elles ouvrent une brèche dans les lignes françaises. François Ier charge à la tête de sa cavalerie lourde. Ce faisant, il empêche son artillerie de tirer. Les arquebusiers espagnols déciment les cavaliers français dans le sol marécageux. La déroute dure moins d’une heure. Dix mille Français périssent, dont les maréchaux La Palice et Thomas de Foix, l’amiral Bonnivet. François Ier, blessé, privé de cheval, continue de se battre jusqu’à ce qu’un gentilhomme basque le capture. Il écrit à sa mère Louise de Savoie : « De toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur, et la vie qui est sauve. »

Prisonnier, François Ier est emmené à Madrid. Charles exige qu’il renonce à la Bourgogne, au Milanais, à Naples, à ses prétentions en Italie. Le 14 janvier 1526, François signe le traité de Madrid. Il laisse ses deux fils aînés en otage. Libéré, il viole immédiatement le traité qu’il déclare signé sous la contrainte. En mai 1526, il forme la ligue de Cognac avec le pape Clément VII, Venise, Florence et Milan contre Charles Quint.

La riposte impériale est terrible. Le 6 mai 1527, une armée impériale commandée par Charles de Bourbon marche sur Rome. Bourbon est tué dès l’assaut, mais ses soldats prennent la ville en quelques heures. Pendant plusieurs jours, Rome est mise à sac. Les troupes pillent églises et palais. Le pape se réfugie au château Saint-Ange. Après trois semaines de siège, il verse une rançon de soixante-dix mille ducats d’or. Le sac de Rome provoque un choc immense dans la chrétienté. L’armée impériale ne quitte la ville qu’en février 1528.

Les guerres se poursuivent avec des trêves éphémères. En 1536, François Ier envahit la Savoie. Charles Quint riposte en envahissant la Provence. L’offensive échoue face à la politique de terre brûlée menée par Montmorency. En 1544, Charles et Henri VIII d’Angleterre attaquent simultanément la France. Charles menace Paris depuis la Champagne. Le 18 septembre 1544, François Ier signe la trêve de Crépy-en-Laonnois. Il conserve la Savoie et le Piémont mais renonce au Milanais et à Naples. François Ier meurt en 1547. Son fils Henri II poursuit la guerre jusqu’en 1556, sans résultat décisif.

Le péril ottoman

En Orient, Soliman le Magnifique construit un empire qui domine la Méditerranée orientale, la mer Rouge et le golfe Persique. En 1521, il prend Belgrade. En 1522, il s’empare de Rhodes aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. En 1526, à la bataille de Mohács, il écrase l’armée hongroise. Le roi Louis II de Hongrie périt dans la déroute. Soliman s’empare de Buda et de la majeure partie de la Hongrie.

Ferdinand, frère de Charles Quint, est archiduc d’Autriche et roi de Bohême. Il revendique aussi la Hongrie. Soliman soutient son rival Jean Zapolya. Cette rivalité conduit le sultan à marcher sur Vienne. Au printemps 1529, il mobilise au moins cent mille hommes et cinq cents pièces d’artillerie dont vingt mille janissaires. Il commande personnellement l’expédition. Son grand vizir Ibrahim Pacha coordonne les opérations.

Les pluies de printemps transforment les routes en bourbiers. Deux cents canons doivent rebrousser chemin. L’armée ottomane n’atteint Vienne qu’en septembre. Ferdinand s’est réfugié en Bohême. Charles Quint, occupé ailleurs, refuse de l’aider. Le vieux mercenaire allemand Niklas von Salm prend le commandement de la défense. Il dispose de vingt-trois mille soldats, deux mille cavaliers, soixante-quinze canons. Il renforce en hâte les murs vieux de trois cents ans, fait creuser des magasins à l’épreuve du feu. Pour économiser les vivres, il ordonne à quatre mille femmes, enfants et vieillards de quitter la ville. La plupart sont massacrés par les éclaireurs ottomans qui sillonnent la région.

Le siège commence le 27 septembre 1529. Les Ottomans bombardent les murailles et creusent des tunnels de sape. Les Viennois détectent six tunnels. Des combats à l’arme blanche se déroulent sous terre. La nuit, des volontaires viennois vêtus de noir lancent des bombes artisanales sur le camp ottoman. Deux mille Turcs périssent dans leur sommeil. Les pluies continuent. Les chameaux tombent malades. La nourriture manque. Les Viennois installent des canons sur les toits, qui ont plus de portée que ceux des assiégeants. Le 11 octobre, Soliman tient un conseil de guerre. Un assaut final est décidé. Il échoue. Le 15 octobre, les Ottomans lèvent le siège et se retirent. Vienne est sauvée.

Soliman n’abandonne pas. En 1532, il lance une nouvelle campagne avec une armée comparable. Mais il change de tactique et ne marche pas directement sur Vienne. Charles Quint rassemble enfin une grande armée impériale. Les deux forces ne se rencontrent pas. Soliman se retire avant l’arrivée de l’empereur. Le 22 juillet 1533, Ferdinand et Soliman signent le traité de Constantinople. La Hongrie est divisée entre les Habsbourg et les Ottomans. Une trêve fragile s’établit.

La pression ottomane ne cesse pas pour autant. En Méditerranée, les corsaires barbaresques alliés de Soliman menacent les côtes espagnoles et italiennes. En 1534-1535, Charles Quint reprend Tunis aux Ottomans. Mais en 1538, la flotte espagnole est battue à Préveza. En 1541, une expédition contre Alger échoue dans la tempête. La Méditerranée reste un théâtre d’affrontement permanent entre les deux empires.

Le défi protestant

Au moment où Charles devient empereur en 1519, Martin Luther vient de publier ses quatre-vingt-quinze thèses contre les indulgences. La Réforme protestante se répand en Allemagne. Charles Quint, fervent catholique, se veut le défenseur de l’unité chrétienne. Mais ses guerres constantes contre la France et les Ottomans l’empêchent d’agir efficacement en Allemagne.

En avril 1521, Charles convoque Luther à la diète de Worms. Le moine refuse de se rétracter. Charles le met au ban de l’Empire. Mais Frédéric de Saxe protège Luther qui peut poursuivre son œuvre. Les princes allemands se divisent. Certains adoptent la Réforme, d’autres restent catholiques. La division religieuse recoupe des enjeux politiques. Les princes protestants défendent leurs prérogatives contre l’autorité impériale.

En 1531, les princes protestants forment la ligue de Smalkalde. François Ier, bien que catholique, s’allie avec eux contre Charles Quint. Cette alliance impie scandalise la chrétienté mais affaiblit l’empereur. Les conflits religieux s’entremêlent aux guerres dynastiques.

En 1546, après la mort de Luther, Charles lance enfin une guerre ouverte contre la ligue de Smalkalde. Le 24 avril 1547, il remporte la victoire décisive de Mühlberg sur l’Elbe. Le Titien le peindra en armure sur son cheval de bataille, image du souverain triomphant. Charles capture les chefs protestants. Il semble à l’apogée de sa puissance.

Mais la victoire militaire ne règle rien. Les princes allemands refusent de se soumettre. En 1552, ils se révoltent avec le soutien d’Henri II de France. Charles doit fuir Innsbruck. Il ne peut imposer sa volonté. Le 25 septembre 1555, la paix d’Augsbourg consacre la division religieuse de l’Allemagne. Chaque prince choisit la religion de son territoire : catholique ou luthérien. Le principe « cujus regio, ejus religio » entérine l’échec du rêve d’unité chrétienne de Charles Quint.

Un empire gouverné depuis les villes de Castille

Charles Quint ne fixe pas sa cour dans une capitale permanente. La monarchie espagnole du XVIe siècle reste itinérante. Mais certaines villes marquent davantage son règne que d’autres, et toutes se situent en Castille.

Valladolid accueille les Cortès à plusieurs reprises : en 1518, 1523, 1527. La ville manufacturière, riche de ses ateliers textiles, voit défiler les délégués du royaume, les ambassadeurs étrangers, les grands d’Espagne. C’est là que Charles convoque en 1527 une commission de théologiens chargée d’examiner les œuvres d’Érasme, dont la doctrine inquiète les autorités ecclésiastiques. C’est encore à Valladolid qu’en juillet 1523 les Cortès se réunissent tandis qu’un pacte secret se noue entre le pape, Charles Quint, Henri VIII d’Angleterre, Venise et Ferdinand, le frère de l’empereur.

Tolède Tolède.sert de résidence principale. C’est là que Charles attend, en février 1525, les nouvelles de la bataille qui se joue en Italie. Lorsque lui parvient l’annonce de la victoire de Pavie et de la capture de François Ier, il refuse d’abord d’annoncer officiellement cette victoire aux villes, expliquant dans une lettre qu’elle a été remportée « contre des chrétiens ». La cité sur le Tage, avec son Alcazar, concentre les activités gouvernementales. Les instructions que Charles remet à son fils Philippe en 1543 sont rédigées depuis Tolède.

Séville représente autre chose : la porte vers le Nouveau Monde. C’est à l’Alcazar royal de Séville que Charles épouse Isabelle de Portugal le 11 mars 1526. La ville contrôle le commerce atlantique grâce à la Casa de Contratación qui centralise les échanges avec l’Amérique. Les galions arrivent chargés d’argent du Potosí, de l’or du Mexique et du Pérou. Les banquiers génois et allemands ont leurs comptoirs à Séville. La ville connaît une expansion prodigieuse : Cervantès la qualifie de nouvelle Babylone. On y aménage l’Alameda de Hercules, on y construit l’Audiencia et le Consulado de Mercaderes. Au milieu du XVIe siècle, Séville est devenue la quatrième ville d’Europe.

Grenade occupe une place particulière. Charles veut marquer l’Andalousie reconquise de son empreinte. En 1527, il commande à l’architecte Pedro Machuca, formé en Italie auprès de Michel-Ange, la construction d’un palais sur la colline de l’Alhambra. Le bâtiment carré de 63 mètres de côté, avec son patio circulaire unique, mélange la Renaissance italienne et l’héritage mauresque. Les travaux, financés d’abord par des taxes payées par les Morisques en échange du maintien de certaines de leurs coutumes, puis par des ressources de l’Alcazar de Séville, s’étalent sur des décennies. À la mort de Machuca en 1550, d’autres architectes prennent le relais.

Medina del Campo, Burgos, Cuenca, Ségovie : autant de villes manufacturières et commerçantes où la cour s’arrête régulièrement. Medina del Campo, incendiée le 21 août 1520 par les troupes royales lors de la révolte des comuneros, reste un centre commercial majeur. Burgos, siège du Consulat de la Mer qui centralise les exportations de laine castillane, demeure la seule grande ville à ne pas avoir rejoint les comuneros, précisément parce que les grands marchands exportateurs craignent que la révolte ne perturbe leur commerce avec les Flandres.

L’empire transatlantique vu depuis Séville

Charles Quint ne traverse jamais l’Atlantique. Il ne voit jamais Mexico ni Cuzco, ne foule jamais le sol des territoires conquis par Cortés et Pizarro. Pourtant, son règne coïncide avec l’expansion la plus spectaculaire de l’empire espagnol d’outre-mer. À son avènement en 1516, les Espagnols occupent Saint-Domingue, Cuba, Porto Rico et quelques établissements près de l’isthme de Panama. À son abdication en 1556, ils contrôlent deux immenses vice-royautés : la Nouvelle-Espagne au Mexique et le Pérou.

Entre avril 1519 et août 1521, Hernán Cortés détruit l’Empire aztèque et devient maître du Mexique. La ville de Mexico est refondée en 1524. En 1535, la vice-royauté de Nouvelle-Espagne est officiellement créée. Entre 1531 et 1535, Francisco Pizarro s’empare de l’Empire inca. Des luttes sanglantes opposent ensuite les familles de conquistadors – les Pizarro contre les Almagro. Il faut attendre 1548 et la mission du licencié Pedro de Lagasca pour rétablir l’ordre. La vice-royauté du Pérou peut alors fonctionner normalement.

La conquête ne coûte rien à Charles Quint, qui autorise toutes les initiatives privées. Mais elle rapporte. La couronne de Castille prélève le quinto real, le cinquième de tous les métaux précieux extraits. En 1545, la découverte des mines d’argent du Potosí, dans le haut Pérou, transforme l’économie. En 1549, la production péruvienne atteint 2,565 milliards de maravédis, dont 2,43 milliards pour l’argent seul. Ces métaux affluent à Séville, permettent à Charles de financer ses guerres en Europe, font d’Anvers la première place financière du continent.

Le sort des indigènes préoccupe l’empereur. Le régime de l’encomienda, inspiré du système seigneurial, soumet les Amérindiens à l’autorité des colons. Le dominicain Las Casas dénonce les excès de ce système. Ses critiques aboutissent en 1542 à la publication des Lois nouvelles qui rappellent l’interdiction de réduire les Indiens en esclavage. La mesure provoque la révolte armée des colons du Pérou. Charles doit faire marche arrière et demande à une commission d’examiner le dossier en 1550. Cette controverse de Valladolid pose une question précise : un peuple qui se croit supérieur peut-il imposer sa tutelle à un peuple qu’il juge inférieur ? Le débat reste ouvert.

En 1524, le Conseil des Indes est fondé à Séville pour administrer les affaires américaines. Les convois annuels traversent l’Atlantique, protégés contre les corsaires. Le tonnage augmente régulièrement. Le commerce colonial transforme Séville en métropole atlantique, tandis qu’Anvers, dans les Pays-Bas de Charles Quint, devient le débouché européen de ces richesses. L’argent américain finance les guerres européennes, mais le centre de l’empire n’est plus à Bruxelles : il se déplace vers la Castille.

L’abdication d’un empereur épuisé

À cinquante-cinq ans, Charles Quint est un homme usé. La goutte le fait souffrir depuis des années. Ses voyages incessants l’ont épuisé. Il a parcouru l’Europe sans relâche, de l’Espagne aux Pays-Bas, de l’Allemagne à l’Italie. Il n’a jamais réussi à maintenir l’unité de ses possessions. La France résiste. Les Ottomans menacent. L’Allemagne est divisée par la religion. Le rêve d’empire universel s’est brisé contre ces réalités.

En 1540, après la mort de son épouse Isabelle de Portugal qu’il avait épousée en 1526, Charles commence à envisager son retrait. Il investit secrètement son fils Philippe du duché de Milan. En 1548, il le fait venir aux Pays-Bas pour le présenter aux princes allemands. En 1554, Philippe épouse Marie Tudor, reine d’Angleterre, mariage qui ne produira aucun héritier.

Le 25 octobre 1555, dans la salle Aula Magna du palais du Coudenberg à Bruxelles, Charles abdique solennellement ses couronnes néerlandaises devant les États généraux. Il fait le décompte des voyages qu’il a consentis pour le bien de ses pays et de la chrétienté. L’assemblée pleure. Il reconnaît Philippe comme nouveau souverain des Pays-Bas. Le 16 janvier 1556, il lui transmet l’Espagne et ses dépendances méditerranéennes et américaines.

Le 12 septembre 1556, il cède à son frère Ferdinand les États autrichiens et le titre impérial. Ferdinand devient officiellement empereur le 24 février 1558 après l’accord des princes-électeurs réunis à Francfort. Le pape Paul IV refuse d’abord de reconnaître cette élection. Son successeur Pie IV l’entérine.

Le 3 février 1557, Charles se retire au monastère hiéronymite de Yuste, en Estrémadure. Une modeste résidence attenante au monastère a été aménagée pour lui. Il y médite sur la gloire passée et sur les devoirs de sa charge. Il emporte avec lui le rêve médiéval d’un empire chrétien universel. Désormais, la paix en Europe dépendra de l’équilibre entre États nationaux, non de l’autorité d’un empereur ou d’un pape.

Charles Quint meurt le 21 septembre 1558, à cinquante-huit ans, probablement de la malaria. En 1574, ses restes sont transférés à la nécropole royale de l’Escurial, édifiée par son fils Philippe II à quarante kilomètres de Madrid.

Son règne aura duré quarante ans. Quarante ans de guerres incessantes qui n’ont produit aucune victoire décisive. Contre la France, malgré Pavie et le sac de Rome, aucune paix durable. Contre les Ottomans, malgré la défense de Vienne, aucun recul définitif. Contre les protestants, malgré Mühlberg, aucune réunification. L’empire s’est scindé entre la branche espagnole confiée à Philippe II et la branche autrichienne confiée à Ferdinand. Cette division affaiblira les Habsbourg face à leurs rivaux.

Charles Quint voulait restaurer l’unité chrétienne sous son autorité impériale. Il se heurtait à des forces qui le dépassaient : l’affirmation des États nationaux, la division religieuse, l’expansion ottomane. Son empire, assemblage hétéroclite de territoires sans cohérence, n’a jamais fonctionné comme un État unifié. Chaque guerre en révélait la fragilité. À sa mort, le monde a définitivement tourné la page de l’empire universel médiéval. L’Europe moderne, celle des monarchies nationales et des équilibres de puissance, s’impose face aux derniers rêves impériaux.