L'Inquisition espagnole comme instrument politique (1478-1834)
Le 1er novembre 1478, le pape Sixte IV accorde une bulle qui change la nature du pouvoir en Espagne : Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon obtiennent le droit de nommer eux-mêmes les inquisiteurs sur leurs terres. Contrairement aux inquisitions médiévales contrôlées par Rome, ce nouveau tribunal du Saint-Office répond directement à la Couronne. L’institution qui en naît traverse trois siècles et demi d’histoire espagnole, s’adapte aux conjonctures politiques successives, survit à l’extinction progressive de ses cibles initiales. Elle devient l’unique autorité dont la juridiction s’étend à tous les royaumes composant l’Espagne, avant même leur unification formelle. Comment un tribunal religieux devient-il le principal relais du pouvoir royal ?
Le contrôle des conversos : une affaire d’État
En 1478, la question des conversos obsède les Rois Catholiques . Deux cent mille juifs se sont convertis au catholicisme depuis la fin du XIVe siècle, souvent pour échapper aux persécutions ou accéder aux charges publiques. Beaucoup occupent des postes élevés dans l’administration, le commerce, l’Église. Mais leurs voisins chrétiens les soupçonnent de pratiquer secrètement le judaïsme. Lors de son séjour à Séville entre 1477 et 1478, la reine Isabelle se convainc que ces convertis menacent l’unité religieuse du royaume.
Les premiers inquisiteurs castillans entrent en fonction en 1480. Dès 1481, Séville organise les premiers autodafés. Le pape Sixte IV s’en inquiète immédiatement et écrit pour dénoncer la « soif de lucre » du tribunal, les jugements expéditifs, les mauvais traitements infligés. Ferdinand ne cède pas : l’Inquisition lui fournit un instrument de contrôle direct sur ses sujets, indépendant des autorités ecclésiastiques locales et des nobles qui pourraient protéger les accusés.
En 1483, Ferdinand institue le Conseil de l’Inquisition Suprême et Générale, la Suprema. Il nomme comme Inquisiteur général le dominicain Tomás de Torquemada, né à Valladolid en 1420, ancien confesseur d’Isabelle. Torquemada devient ainsi le président de la seule institution dont l’autorité s’étend simultanément à la Castille et à l’Aragon. Cette fonction lui confère un pouvoir considérable : il peut déléguer ses pouvoirs à des inquisiteurs locaux qui ne répondent que devant lui. Les tribunaux se multiplient : Séville, Jaén, Cordoue, Ciudad Real, Tolède, Valladolid, puis Saragosse. En 1486, sept cent cinquante personnes comparaissent lors d’un seul autodafé à Tolède.
Entre 1480 et 1500, la répression atteint son intensité maximale. Les estimations varient selon les sources, mais les plus prudentes comptent environ deux mille personnes brûlées sous le gouvernement de Torquemada. La confiscation systématique des biens des condamnés enrichit considérablement le Saint-Office, créant des tensions avec les souverains qui espéraient une partie de ces ressources pour le trésor royal. L’intervention du pape Alexandre VI est nécessaire pour contraindre l’Inquisition à partager son butin. Lorsque Torquemada meurt le 16 septembre 1498 à Ávila, il a transformé un tribunal naissant en une machine administrative dotée de moyens financiers considérables.
L’expulsion des juifs et la traque des morisques
En mars 1492, les Rois Catholiques décrètent l’expulsion des juifs non convertis : quarante mille partent vers le Portugal, la France, l’Afrique du Nord. Cinquante mille autres acceptent le baptême. Ces nouveaux convertis rejoignent la masse des conversos déjà suspects. Dix ans plus tard, en 1502, les mêmes conditions sont imposées aux musulmans : conversion ou exil. Les morisques, musulmans convertis au christianisme, deviennent alors la cible privilégiée de l’Inquisition.
Les autorités multiplient les interdictions visant à briser la résistance culturelle des morisques : vêtements traditionnels proscrits, interdiction d’abattre les animaux selon les rites musulmans, saisie des livres en arabe. Dans certaines villes comme Ágreda, l’inquisiteur ordonne le mélange forcé des populations : une quarantaine de morisques doivent s’installer dans les quartiers chrétiens tandis qu’autant de chrétiens s’établissent dans la morería. Les résistances locales sont violentes mais vaines.
L’activité de l’Inquisition se réoriente progressivement. Après 1520, la traque des conversos accusés de pratiquer secrètement le judaïsme devient moins fructueuse : les grandes persécutions des premières décennies ont épuisé cette source de financement. Pour maintenir ses structures et ses revenus, le Saint-Office élargit son champ d’action. À partir de 1525, les tribunaux se concentrent sur les morisques. Puis ils s’intéressent aux protestants dès 1530, et aux délits divers comme la bigamie, la fornication, le blasphème. La logique économique rejoint la logique politique : l’Inquisition doit justifier son existence en trouvant de nouveaux suspects.
Le cordon sanitaire contre le protestantisme
La Réforme protestante inquiète profondément les autorités espagnoles. Dès 1517, les écrits de Luther sont interdits dans le royaume. L’Inquisition construit un véritable cordon sanitaire : les livres réformés ne doivent pas franchir les Pyrénées. Entre 1527 et 1535, la répression du « luthéranisme » occupe les tribunaux, même si les protestants ne représentent jamais plus de deux à dix pour cent des personnes poursuivies selon les districts.
En 1551, l’Inquisition espagnole publie son premier Index des livres interdits, s’inspirant des catalogues établis par l’université de Louvain. L’Index de 1559, promulgué par le cardinal Fernando de Valdés, contient six cent quatre-vingt-dix condamnations et vise notamment les Bibles en langue vulgaire, les commentaires de l’Écriture sainte, les ouvrages de nécromancie, les écrits d’auteurs arabes, juifs et hérétiques. Cette même année 1559 marque un tournant : des autodafés massifs frappent les protestants à Valladolid et Séville. L’archevêque de Tolède, Bartolomé Carranza, lui-même arrêté pour suspicion d’hérésie, ne sera libéré qu’en 1576 après avoir dû abjurer à Rome, et mourra dix-huit jours plus tard.
Les inquisiteurs visitent régulièrement les librairies, inspectent leurs fonds, vérifient que les livres interdits ont bien été retirés. En 1561, Fernando de Valdés publie une standardisation des procédures inquisitoriales qui renforce l’efficacité du contrôle. Un nouvel Index paraît en 1583 sous Gaspar de Quiroga. Au XVIe siècle, cette activité de censure couvre les œuvres religieuses et mystiques, mais aussi scientifiques, politiques et littéraires, espagnoles comme étrangères. Le protestantisme ne s’implante jamais durablement en Espagne. Les historiens débattent : l’Inquisition a-t-elle empêché la Réforme, ou a-t-elle simplement ritualisé le refus espagnol de la dissidence religieuse ? L’action précoce et systématique des autorités explique en tout cas qu’aucun mouvement protestant ne puisse s’établir solidement sur le territoire.
Les morisques : échec de l’assimilation
Entre 1568 et 1570, les morisques d’Andalousie se révoltent. Vaincus, ils sont dispersés dans toute l’Espagne. Mais leur présence continue d’inquiéter le pouvoir. Malgré des décennies de pression inquisitoriale, les conversions demeurent superficielles. En 1609, sous Philippe III, le royaume expulse les morisques. Des dizaines de milliers d’habitants quittent l’Espagne, privant certaines régions d’une main-d’œuvre agricole qualifiée.
Cette expulsion ne met pas fin à l’activité de l’Inquisition. Les tribunaux se tournent désormais majoritairement vers les vieux-chrétiens. Au XVIIe siècle, l’essentiel des personnes jugées appartient à cette catégorie. L’institution qui devait purifier religieusement le royaume s’est transformée en gardienne de l’orthodoxie morale et sociale. Elle surveille la conformité éthico-religieuse de l’ensemble de la population, réprime les écarts, contrôle les comportements. Son rôle politique s’efface progressivement au profit d’une fonction idéologique : maintenir l’uniformité culturelle d’une société qui se perçoit comme assiégée.
Censure des Lumières et résistances
Au XVIIIe siècle, l’Inquisition concentre son énergie sur la censure intellectuelle. En 1751, un édit condamne les francs-maçons en Espagne. En 1756, les ouvrages de Diderot, Montesquieu, Rousseau et Voltaire sont interdits. Mais le dernier Index publié par l’Inquisition paraît en 1790, avec un supplément en 1805. L’institution s’affaiblit : le nombre de procès chute drastiquement. Deux cents procès par an au milieu du XVIe siècle, trente au XVIIe, trois ou quatre au XVIIIe.
Sous Charles IV (1788-1808), plusieurs facteurs précipitent le déclin du Saint-Office. L’État s’intéresse davantage au bien-être public qu’à l’organisation sociale par la religion. La Couronne questionne les vastes propriétés foncières de l’Église, dont celles du Saint-Office, louées à des fermiers sous des conditions féodales restrictives. Les penseurs des Lumières comme Manuel Godoy ou Antonio Alcalá Galiano trouvent une meilleure protection auprès du trône. Ils s’opposent ouvertement à une Inquisition réduite à la censure, devenue incompatible avec les intérêts politiques contemporains.
Abolitions successives et fin du tribunal
Le 4 décembre 1808, Napoléon Ier abolit l’Inquisition par décret rendu à Chamartín, près de Madrid. En janvier 1813, les Cortès constituantes de Cadix confirment cette suppression après un long débat passionné entre défenseurs et opposants du Saint-Office. L’Inquisition n’existe plus légalement dans aucune partie de l’Espagne lorsque Ferdinand VII « le Désiré » remonte sur le trône en 1814.
Le 21 juillet 1814, Ferdinand VII restaure le tribunal dans toutes ses attributions antérieures. Pendant six ans, jusqu’au pronunciamiento de Riego en 1820, l’Inquisition se fait l’auxiliaire zélée de la réaction absolutiste. Le Triennat libéral (1820-1823) la supprime à nouveau. Mais après l’intervention française de 1823, Ferdinand VII la rétablit officieusement sous la forme de « Congrégations des Juntes de la Foi » établies dans les diocèses.
Le 26 juillet 1826, à Valence, l’Inquisition exécute sa dernière victime : Cayetano Ripoll, instituteur accusé d’enseigner le déisme. Cette exécution provoque un scandale dans toute l’Europe, révélant aux yeux du continent le caractère anachronique des pratiques espagnoles. Lorsque Ferdinand VII meurt en 1833, sa veuve Marie-Christine de Bourbon assume la régence au nom de leur fille Isabelle II, âgée de trois ans. Pour maintenir sa position face aux partisans du frère de Ferdinand, don Carlos, Marie-Christine s’allie aux libéraux.
En octobre 1833, elle décrète une amnistie pour les libéraux exilés. En avril 1834, le Statut royal crée une nouvelle législature inspirée du modèle bicaméral britannique. Le 15 juillet 1834, Marie-Christine signe le décret royal abolissant définitivement l’Inquisition espagnole. Le président du Cabinet du gouvernement approuve ce décret, marquant la rupture définitive avec l’absolutisme de Ferdinand VII.
Une institution politique avant tout
En 1834, lorsque l’Inquisition disparaît, elle a traversé trois cent cinquante-six années d’histoire espagnole. Institution religieuse par sa forme, elle fut d’abord et avant tout un instrument politique. Sa création en 1478 permit aux Rois Catholiques de disposer d’une autorité s’étendant à l’ensemble de leurs royaumes avant même leur unification formelle. Son indépendance vis-à-vis de Rome renforça le pouvoir royal face aux prétentions pontificales. Sa capacité à confisquer les biens des condamnés lui assura des ressources considérables et une autonomie financière.
L’Inquisition adapta continuellement ses cibles aux besoins politiques du moment. Conversos dans les premières décennies, morisques au XVIe siècle, protestants réels ou supposés, puis gardienne de l’orthodoxie morale au XVIIe siècle, censeur des Lumières au XVIIIe. Cette plasticité explique sa longévité. Entre 1480 et 1834, environ cent cinquante mille personnes furent poursuivies. Les estimations les plus récentes comptent entre trois mille et cinq mille exécutions, concentrées principalement dans les cinquante premières années. Les autres peines comprenaient la pénitence publique, la flagellation, l’exil, le service forcé sur les galères, des peines de prison variables, toujours accompagnées de la confiscation totale des biens.
L’année 1834 marque la transition de l’Espagne vers une monarchie constitutionnelle moderne. Le catholicisme romain demeure religion d’État, mais l’Église doit s’adapter à une société plus libérale. Ni la monarchie ni l’Église ne détiennent plus le pouvoir absolu qu’elles exerçaient auparavant. Dans cette Espagne du XIXe siècle, il n’y a plus de place pour un tribunal qui confondait juridiction religieuse et contrôle politique, orthodoxie catholique et uniformité sociale.