Illustration : Le Traité de Tordesillas (1494)

Le Traité de Tordesillas (1494) : Quand deux royaumes se partagent le monde


Comment deux nations situées à l’extrémité occidentale de l’Europe ont-elles pu, en quelques semaines de négociations dans une petite ville castillane, prétendre se partager l’ensemble des terres à découvrir sur la planète ? Le 7 juin 1494, dans le bourg de Tordesillas, les représentants de l’Espagne et du Portugal signent un traité qui trace une ligne imaginaire du pôle Nord au pôle Sud, divisant le globe en deux zones d’influence. À l’ouest, tout appartiendra aux Espagnols. À l’est, aux Portugais. Aucune autre puissance européenne n’est consultée. Le pape a donné sa bénédiction. L’affaire semble entendue.

Cette audace diplomatique, qui paraît aujourd’hui d’une outrecuidance stupéfiante, s’inscrit dans une logique très concrète : celle de deux royaumes ibériques lancés dans une course aux découvertes qui risque de dégénérer en conflit ouvert. Le traité de Tordesillas, loin d’être un simple document juridique, représente un moment où la diplomatie tente de rattraper la vitesse folle des explorations maritimes de la fin du XVe siècle.

Deux voisins, une même ambition

Depuis le milieu du XVe siècle, le Portugal mène une politique d’expansion méthodique le long des côtes africaines. Sous l’impulsion du prince Henri le Navigateur, puis de Jean II qui règne depuis 1481, les caravelles portugaises descendent progressivement vers le sud. Chaque expédition repousse un peu plus loin la frontière du monde connu. En 1488, Bartolomeu Dias double le cap de Bonne-Espérance. La route des Indes par l’est semble à portée de main.

L’Espagne, elle, vient tout juste d’achever sa Reconquête avec la prise de Grenade en janvier 1492. Les Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, cherchent immédiatement un nouveau terrain d’expansion. Lorsqu’un navigateur génois, Christophe Colomb, leur propose d’atteindre les Indes par l’ouest, ils saisissent l’opportunité. Le 12 octobre 1492, Colomb débarque dans les Caraïbes, persuadé d’avoir atteint l’Asie orientale.

Les deux royaumes se retrouvent soudain en concurrence directe. Les Portugais ont investi des décennies dans l’exploration africaine et considèrent l’Atlantique comme leur domaine réservé. Les Espagnols, galvanisés par la découverte de Colomb, réclament leurs droits sur ces “Indes occidentales”. La tension monte rapidement.

Le pape Borgia entre en scène

Au printemps 1493, les nouvelles du voyage de Colomb parviennent à Rome. Le pape Alexandre VI, un Borgia originaire de Valence donc naturellement favorable aux intérêts espagnols, décide d’intervenir. Le 4 mai 1493, il promulgue la première bulle Inter caetera, qui attribue aux Rois Catholiques toutes les terres situées à l’ouest d’une ligne tracée cent lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert et des Açores.

Cette décision déclenche la fureur de Jean II de Portugal. Le roi portugais estime que le pape empiète sur les droits acquis par son royaume à travers des décennies d’explorations périlleuses. De plus, la ligne proposée pourrait bloquer la route maritime portugaise vers l’Afrique australe et l’océan Indien. Jean II n’est pas homme à se laisser intimider par une bulle pontificale. Fin stratège, il entame immédiatement des négociations directes avec les Espagnols.

Les Rois Catholiques se montrent disposés à discuter. Une guerre avec le Portugal serait coûteuse et risquée, alors que leur trésor vient d’être épuisé par la campagne de Grenade. De plus, ils ne sont pas certains de la valeur réelle des terres découvertes par Colomb. Mieux vaut consolider les acquis que s’engager dans un conflit incertain.

Dans les salons de Tordesillas

Les négociations s’ouvrent au printemps 1494 dans la petite ville castillane de Tordesillas, située sur les rives du Douro. Le choix du lieu n’est pas anodin : cette bourgade, à mi-chemin entre Valladolid et la frontière portugaise, symbolise le terrain neutre où les deux puissances peuvent se rencontrer d’égal à égal.

Les ambassadeurs portugais, menés par Rui de Sousa et João de Sousa, arrivent avec des instructions précises de Jean II : repousser la ligne de démarcation le plus loin possible vers l’ouest. Leurs vis-à-vis espagnols, dont Enrique Enríquez et Gutierre de Cárdenas, reçoivent pour mandat de protéger les découvertes de Colomb tout en évitant la rupture.

Les discussions durent plusieurs semaines. Les Portugais réclament que la ligne soit déplacée de cent lieues supplémentaires, puis deux cents, puis trois cents. Ils invoquent leurs droits historiques sur l’Atlantique, la légitimité de leurs explorations antérieures, les risques encourus par leurs marins. Les Espagnols résistent, puis cèdent progressivement. Pourquoi cette souplesse ? Probablement parce qu’ils ne mesurent pas encore l’étendue du continent américain et pensent que déplacer la ligne de quelques centaines de lieues ne changera pas grand-chose à leurs possessions.

Le 7 juin 1494, le compromis est trouvé : la ligne de démarcation sera tracée trois cent soixante-dix lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert, soit environ mille sept cents kilomètres dans l’Atlantique. Tout ce qui sera découvert à l’ouest appartiendra à la Castille, tout ce qui sera découvert à l’est au Portugal.

Une ligne qui traverse le vide

Le texte du traité frappe par son apparente simplicité. Il établit un méridien imaginaire passant “de pôle à pôle, c’est-à-dire du pôle arctique au pôle antarctique”. Les deux royaumes s’engagent à ne pas franchir cette frontière invisible pour conquérir, commercer ou évangéliser. Toute terre découverte sera automatiquement attribuée selon sa position par rapport à cette démarcation.

Mais comment tracer une ligne droite du nord au sud dans l’océan Atlantique quand personne ne sait calculer précisément la longitude ? Les instruments de navigation de l’époque permettent de déterminer la latitude avec une relative exactitude grâce à l’observation des étoiles, mais la longitude reste un mystère qui ne sera résolu qu’au XVIIIe siècle. Les signataires du traité en sont conscients : ils prévoient qu’une expédition conjointe hispano-portugaise devra, dans les dix mois suivants, matérialiser physiquement cette ligne.

Cette expédition n’aura jamais lieu. Trop complexe, trop coûteuse, probablement impossible avec les moyens techniques disponibles. La ligne de Tordesillas restera une abstraction géographique, source de conflits d’interprétation constants entre les deux couronnes. Où commence-t-elle exactement ? Comment la projeter sur les terres nouvellement découvertes ? Ces questions alimenteront les contentieux pendant des décennies.

Le traité laisse également dans l’ombre l’hémisphère opposé. Que se passe-t-il si on prolonge le méridien de Tordesillas de l’autre côté du globe ? Cette question deviendra cruciale lorsque les Espagnols atteindront les Philippines et les Moluques par l’ouest, alors que les Portugais y arrivent par l’est depuis Malacca.

Le Brésil, fruit imprévu du marchandage

Six ans après la signature du traité, le 22 avril 1500, une flotte portugaise commandée par Pedro Álvares Cabral aperçoit la côte brésilienne. Officiellement, Cabral fait route vers les Indes en contournant l’Afrique, mais il dévie fortement de sa trajectoire vers l’ouest. Certains historiens soupçonnent que cette “découverte” fortuite résulte en réalité d’une connaissance préalable de l’existence de terres dans cette zone.

Hasard ou calcul, le Brésil se situe à l’est de la ligne de Tordesillas. Grâce au déplacement du méridien négocié en 1494, cette immense portion du continent sud-américain tombe dans la zone portugaise. Si la ligne était restée à cent lieues des îles du Cap-Vert comme le stipulait la bulle d’Alexandre VI, le Brésil aurait appartenu à l’Espagne. Jean II, en exigeant ce déplacement de trois cent soixante-dix lieues, a sans le savoir assuré à son royaume la possession du futur géant sud-américain.

Les Espagnols ne contestent pas immédiatement cette appropriation. Occupés par la conquête du Mexique et du Pérou, qui leur rapportent des quantités prodigieuses d’or et d’argent, ils considèrent le Brésil comme une terre secondaire. Ce n’est que plus tard, quand les richesses du Brésil commenceront à apparaître, que des voix s’élèveront en Espagne pour remettre en question le tracé exact de la ligne.

L’Europe refuse de jouer le jeu

Les autres puissances européennes observent le traité de Tordesillas avec un mélange d’incrédulité et d’hostilité. François Ier de France aurait ironisé en demandant à voir “la clause du testament d’Adam” qui aurait partagé le monde entre Espagnols et Portugais. Les Anglais, les Français et les Hollandais refusent catégoriquement de reconnaître ce qu’ils considèrent comme une usurpation.

Dès les premières décennies du XVIe siècle, des navires français croisent au large des côtes brésiliennes et tentent d’y établir des comptoirs. Les corsaires anglais attaquent les galions espagnols chargés d’or américain. Les Hollandais s’installeront temporairement dans le nord-est du Brésil au XVIIe siècle. Le traité de Tordesillas, censé figer l’ordre mondial, devient rapidement un chiffon de papier pour tous ceux qui n’y ont pas souscrit.

Même entre Espagnols et Portugais, le respect du traité reste approximatif. Les conflits d’interprétation se multiplient. Dans le Rio de la Plata, les deux nations s’affrontent pour le contrôle de territoires disputés. Dans le Pacifique, la question des Moluques et des Philippines provoque des tensions qui ne seront résolues qu’en 1529 par le traité de Saragosse, qui établit une ligne de démarcation dans l’hémisphère oriental.

En 1580, lorsque Philippe II d’Espagne hérite de la couronne portugaise, le traité perd temporairement sa raison d’être : les deux empires se retrouvent sous une même autorité. Pendant soixante ans, l’union ibérique rend caduque la division de Tordesillas. Quand le Portugal recouvre son indépendance en 1640, le monde a changé. Les Hollandais, les Anglais et les Français ont établi leurs propres empires coloniaux. Le temps du partage à deux est révolu.

Un héritage géographique et linguistique

Le traité de Tordesillas n’a pas façonné le monde comme ses signataires l’espéraient. Il n’a pas empêché les guerres coloniales, ni garanti une répartition pacifique des conquêtes. Pourtant, il a laissé des traces durables dans la géographie politique et culturelle du globe.

La frontière linguistique entre l’Amérique hispanophone et le Brésil lusophone suit grossièrement le tracé du méridien de 1494. Des millions de Sud-Américains parlent aujourd’hui portugais ou espagnol en fonction d’une ligne tracée il y a plus de cinq siècles par des diplomates qui ne savaient même pas que le continent américain existait. Les Philippines, atteintes par l’ouest par les Espagnols, ont été hispanisées pendant trois siècles avant de passer sous contrôle américain. Le timor oriental, atteint par l’est par les Portugais, reste lusophone.

Sur le plan juridique, le traité inaugure une conception nouvelle des relations internationales. Pour la première fois, deux puissances européennes tentent de régler leurs différends par la négociation et la délimitation cartographique plutôt que par la guerre. L’idée qu’on puisse diviser des territoires encore inconnus, peupler des cartes de lignes abstraites et soumettre la réalité géographique à des conventions diplomatiques préfigure les grandes conférences de partage colonial du XIXe siècle, de Berlin à Paris.

Le traité révèle également les ambitions démesurées et les limites des empires ibériques. Capables de concevoir un partage planétaire, ces royaumes manquent des moyens techniques pour l’appliquer. Ils doivent négocier, composer, accepter que leurs prétentions se heurtent à la réalité des explorations et aux intérêts des autres nations européennes montantes. L’histoire du traité de Tordesillas est celle d’une ambition grandiose confrontée aux contingences de la géographie, de la technique et de la politique internationale.