Le mariage d'Isabelle et Ferdinand en 1469 : l'union dynastique qui forge l'Espagne
En 1469, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon se marient en secret. Cette union dynastique transformera la péninsule en créant l’unité de l’Espagne.
La mariée arrive déguisée en servante
Dans la nuit du 18 au 19 octobre 1469, une jeune femme de dix-huit ans entre discrètement dans Valladolid. Isabelle de Castille, qui deviendra Isabelle la Catholique, voyage depuis Madrigal de las Altas Torres, dissimulée parmi ses suivantes. Son demi-frère, le roi Henri IV de Castille, lui interdit formellement ce mariage. Quelques jours plus tôt, Ferdinand d’Aragon, le futur Ferdinand Le Catholique, a traversé la Castille déguisé en muletier avec six compagnons seulement, évitant les routes surveillées. Le 19 octobre, dans le palais de Juan de Vivero, l’archevêque de Tolède unit les deux héritiers. La cérémonie se déroule dans la semi-clandestinité. Les futurs “Rois Catholiques” commencent leur règne conjoint par un acte de désobéissance politique.
Cette union matrimoniale n’a rien d’évident. Elle défie l’autorité royale castillane, contourne les règles canoniques sur la consanguinité, et mécontente plusieurs royaumes européens qui espéraient marier Isabelle ailleurs. Pourtant, dix ans plus tard, elle aboutit à la réunion des couronnes de Castille et d’Aragon sous un même couple royal. Comment deux adolescents fugitifs parviennent-ils à transformer la carte politique ibérique ?
Deux royaumes, deux crises de succession
La Castille de 1469 traverse une période d’instabilité chronique. Henri IV, qui règne depuis 1454, affronte une noblesse rebelle qui conteste son autorité et, surtout, la légitimité de sa fille Jeanne, surnommée “la Beltraneja” par ses détracteurs. Ces derniers insinuent que l’enfant serait le fruit d’une liaison entre la reine Jeanne de Portugal et le favori royal Beltrán de la Cueva. En 1468, une faction nobiliaire proclame même Isabelle, demi-sœur du roi, héritière présomptive lors de la farce de la Farce d’Ávila. Henri IV oscille entre reconnaître Isabelle ou maintenir les droits de sa fille. Cette incertitude plonge le royaume dans une guerre civile larvée.
Le royaume d’Aragon connaît ses propres turbulences. Jean II d’Aragon, père de Ferdinand, doit composer avec les particularismes catalans, valenciens et aragonais. La guerre civile catalane (1462-1472) mine son autorité. La Catalogne se soulève contre lui, allant jusqu’à offrir la couronne à des princes étrangers. Dans ce contexte difficile, Jean II perçoit l’alliance castillane comme une planche de salut stratégique. Son fils Ferdinand, prince de Gérone et héritier de la couronne aragonaise, n’a que dix-sept ans en 1469. Brillant, énergique, rompu aux affaires politiques malgré sa jeunesse, il incarne l’espoir d’une stabilisation.
L’idée du mariage germe dans l’esprit de l’archevêque Carrillo de Acuña, mentor d’Isabelle et chef de file du parti nobiliaire qui la soutient. Il voit dans cette union le moyen de renforcer la position d’Isabelle face à Henri IV tout en tissant une alliance avec l’Aragon. Pour Jean II, marier son fils à l’héritière présomptive de Castille ouvre la perspective d’une hégémonie ibérique. Les négociations secrètes commencent en 1468.
Les obstacles canoniques et les arrangements diplomatiques
Un problème juridique majeur se dresse : Isabelle et Ferdinand sont cousins au deuxième degré par leur grand-père commun, Ferdinand Ier d’Aragon. Le droit canon exige une dispense papale pour de tels mariages consanguins. Or, le pape Paul II soutient Henri IV et refuse la dispense. Les partisans du mariage trouvent une solution audacieuse : ils produisent une bulle pontificale prétendument émise par le prédécesseur Pie II. Ce document est un faux, fabriqué probablement par l’entourage de l’archevêque Carrillo. Les fiancés le savent-ils ? Les sources divergent. Toujours est-il que la cérémonie se déroule sur la foi de cette dispense apocryphe. Ce n’est qu’en 1471 que le pape Sixte IV régularise rétroactivement l’union.
Les capitulations matrimoniales de Cervera, signées en janvier 1469, définissent minutieusement les pouvoirs respectifs des époux. Isabelle impose des conditions strictes : Ferdinand ne pourra prendre aucune décision importante concernant la Castille sans son accord ; les nominations aux charges castillanes reviendront conjointement aux deux époux ; les revenus du royaume seront gérés en commun. Le texte précise : “Tanto monta, monta tanto, Isabel como Fernando” - formule que la légende populaire transformera en devise du couple, bien que son authenticité soit débattue par les historiens. Ces capitulations reflètent la volonté d’Isabelle de préserver l’autonomie castillane tout en partageant le pouvoir.
Ferdinand accepte ces termes contraignants. À dix-sept ans, il n’a guère le choix : sans ce mariage, ses perspectives politiques restent limitées au royaume d’Aragon affaibli. Le jeune prince comprend qu’il joue son avenir sur cette alliance. Les chroniqueurs décrivent un jeune homme pragmatique, déjà habile négociateur, conscient que l’union avec Isabelle lui ouvre les portes de la puissance castillane.
La rupture avec Henri IV et ses conséquences
Lorsque Henri IV apprend le mariage, sa fureur éclate. Il déshérite immédiatement Isabelle et rétablit officiellement sa fille Jeanne comme héritière légitime. La Castille se divise entre partisans d’Isabelle, soutenus par l’Aragon, et partisans de Jeanne, appuyés par le Portugal. De 1469 à 1474, la tension monte sans déboucher sur un affrontement généralisé. Henri IV tergiverse, négocie, menace, mais ne parvient pas à imposer son autorité. Le couple royal installé à Dueñas, puis à Ségovie, consolide progressivement sa position auprès de la noblesse castillane.
La situation bascule le 11 décembre 1474. Henri IV meurt à Madrid sans avoir définitivement réglé la question successorale. Isabelle apprend la nouvelle alors qu’elle se trouve à Ségovie. Le 13 décembre, deux jours seulement après la mort du roi, elle se fait proclamer reine de Castille et León dans l’église San Miguel de Ségovie. La cérémonie revêt un caractère solennel : Isabelle porte le sceptre et l’épée de justice portée devant elle, symboles traditionnellement masculins qui affirment son autorité pleine et entière. Ferdinand, absent lors de la proclamation – il se trouve en Aragon –, l’accepte mal. Il exige la reconnaissance de ses droits égaux sur la Castille.
Un compromis politique s’impose rapidement. La Concordia de Segovia, signée en janvier 1475, redéfinit les termes du pouvoir partagé. Les deux époux règnent conjointement sur la Castille : leurs deux noms figurent sur les documents officiels, les deux visages apparaissent sur la monnaie. Mais Isabelle conserve la préséance : c’est elle qui nomme aux charges castillanes, elle qui décide en dernier ressort des affaires intérieures du royaume. Ferdinand obtient le commandement militaire et une position de co-souverain, sans pour autant devenir roi au sens plein du terme. Cette formule juridique inédite – deux monarques régnant ensemble avec des pouvoirs différenciés – marquera durablement la monarchie espagnole.
La guerre de succession et la victoire d’Isabelle
Jeanne la Beltraneja ne renonce pas. Le 25 mai 1475, elle épouse son oncle Alphonse V de Portugal, qui revendique le trône castillan en son nom. Le Portugal envahit la Castille avec une armée substantielle en mai 1475. La guerre de succession castillane devient une guerre internationale. La France soutient le Portugal, l’Aragon se range derrière Isabelle et Ferdinand. Les combats se concentrent dans l’ouest de la Castille, près de la frontière portugaise.
La bataille décisive se déroule le 1er mars 1476 à Toro, sur les rives du Duero. Ferdinand commande l’armée isabelliste. Les troupes portugaises et les partisans castillans de Jeanne occupent une position forte dans la ville. Le combat reste longtemps indécis. À la tombée de la nuit, une charge décisive de la cavalerie aragonaise rompt les lignes adverses. La victoire reste incomplète militairement – de nombreux Portugais se replient en bon ordre – mais ses conséquences politiques sont immenses. La noblesse castillane, qui hésitait encore, rallie massivement Isabelle. Alphonse V de Portugal perd toute crédibilité comme prétendant au trône castillan.
Les opérations militaires se poursuivent jusqu’en 1479. Ferdinand assiège méthodiquement les places fortes qui tiennent encore pour Jeanne. Le traité d’Alcáçovas, signé le 4 septembre 1479, met fin au conflit. Le Portugal reconnaît Isabelle comme reine légitime de Castille. Jeanne renonce à ses prétentions et entre au couvent de Santa Clara à Coimbra, où elle meurt en 1530. En échange, la Castille abandonne ses ambitions sur les archipels atlantiques (Madère, Açores, îles du Cap-Vert) et reconnaît au Portugal la souveraineté sur les côtes africaines. Ce partage colonial préfigure les grandes découvertes à venir.
1479 : l’union des couronnes sans fusion des royaumes
Le 20 janvier 1479, Jean II d’Aragon meurt à Barcelone. Ferdinand hérite de la couronne d’Aragon, qui comprend en réalité trois entités distinctes : le royaume d’Aragon proprement dit, le royaume de Valence et le principat de Catalogne, auxquels s’ajoutent les possessions méditerranéennes (Sicile, Sardaigne, royaume de Naples conquis ultérieurement). Isabelle règne sur la Castille depuis 1474. Les deux couronnes se trouvent désormais réunies sous le même couple souverain.
Cette union demeure pourtant purement dynastique. La Castille et l’Aragon conservent leurs institutions propres, leurs Cortes séparées, leurs systèmes juridiques distincts, leurs monnaies différentes, leurs frontières douanières intérieures. Un Castillan ne peut occuper de charge en Aragon, un Aragonais ne peut en obtenir en Castille. Les deux royaumes fonctionnent comme des entités autonomes partageant les mêmes monarques. Ferdinand gouverne l’Aragon selon les fors et privilèges traditionnels ; Isabelle administre la Castille selon son propre droit. Quand ils prennent des décisions communes – politique étrangère, guerres, grandes orientations – ils consultent séparément leurs conseillers castillans et aragonais.
Les Rois Catholiques – titre que leur octroiera le pape Alexandre VI en 1496 – développent néanmoins une politique coordonnée. Ils achèvent la Reconquista en prenant Grenade en 1492, expulsent les juifs la même année, financent l’expédition de Christophe Colomb, interviennent militairement en Italie. Leur devise “Tanto monta” symbolise l’égalité affichée du couple royal, même si dans les faits Isabelle domine en Castille et Ferdinand en Aragon. À la mort d’Isabelle en 1504, cette union personnelle se révélera fragile : la Castille échoit à leur fille Jeanne, tandis que Ferdinand conserve l’Aragon et doit manœuvrer pour maintenir son influence castillane.
Ce qui change dans la péninsule ibérique
L’union de 1469-1479 transforme l’équilibre géopolitique ibérique. Avant le mariage d’Isabelle et Ferdinand, la péninsule compte cinq entités principales : la Castille, l’Aragon, le Portugal, la Navarre et le royaume nasride de Grenade. Après 1479, un bloc Castille-Aragon domine largement, représentant environ 80 % du territoire et de la population péninsulaire. Le Portugal se retrouve isolé, contraint de chercher son expansion outre-mer. La Navarre, coincée entre la France et le géant castillo-aragonais, perd sa marge de manœuvre – Ferdinand l’annexera en 1512. Grenade tombe en 1492.
Sur le plan institutionnel, le modèle de monarchie duale qu’inventent Isabelle et Ferdinand établit un précédent. Ils démontrent qu’on peut gouverner conjointement sans fusionner les structures étatiques, en superposant une même autorité souveraine à des corps politiques distincts. Cette formule préfigure la structure de l’Empire des Habsbourg que leur petit-fils Charles Quint héritera : un ensemble composite de territoires aux statuts différents, reliés par la personne du monarque plutôt que par des institutions communes. L’Espagne en tant qu’État unitaire n’existe pas encore en 1479 – elle ne se construira que très progressivement, sur plusieurs siècles.
Les contemporains perçoivent immédiatement l’importance du changement. Les ambassadeurs vénitiens, observateurs avisés de la scène européenne, notent dès les années 1480 que la puissance conjuguée de la Castille et de l’Aragon modifie les rapports de force continentaux. Le royaume de France, jusque-là sans rival sur son flanc sud, fait face désormais à un ensemble pyrénéen capable de le contester en Italie et en Méditerranée. La diplomatie des Rois Catholiques exploite systématiquement cette nouvelle configuration : alliances matrimoniales avec l’Angleterre, l’Empire et le Portugal, encerclement progressif de la France, expansion simultanée vers les Amériques et vers l’Italie.
En 1469, personne ne pouvait prévoir que le mariage clandestin de deux adolescents aboutirait, trente ans plus tard, à l’émergence d’une puissance mondiale. Les acteurs de l’époque poursuivaient des objectifs immédiats : pour Isabelle, sécuriser sa succession ; pour Ferdinand, échapper à l’isolement aragonais ; pour leurs partisans respectifs, renforcer leur position dans des guerres civiles locales. L’union des couronnes de Castille et d’Aragon en 1479 reste le produit d’une série de décisions tactiques, de compromis pragmatiques et de circonstances favorables. Elle pose néanmoins les fondations d’une nouvelle configuration politique qui dominera l’Europe et le monde pendant près de deux siècles.