Le Royaume de Castille : du comté rebelle à l'épine dorsale de l'Empire (850-1715)
Comment une marche frontalière hérissée de forteresses, à peine mentionnée dans les chroniques vers l’an 800, devient-elle l’artère vitale d’un empire s’étendant de Manille aux Flandres ? La Castille – dont le nom évoque les castillos dressés contre l’islam andalou – trace une trajectoire singulière : celle d’un territoire militaire transformé en royaume conquérant, puis absorbé par l’empire qu’il a lui-même forgé.
Les Marches du Comté Rebelle
Vers 850, le roi Ordoño Ier des Asturies confie à Rodrigue le commandement d’un territoire stratégique sur la frontière orientale du royaume chrétien. Ce comté de Castille, anciennement appelé Bardulia, se couvre de places fortes dont Burgos, fondée en 882. Trop éloigné de León, trop exposé aux raids musulmans, le territoire développe une culture d’autonomie guerrière.
En 931, Fernán González réunit les comtés fragmentés de Lara, Burgos, Lantarón, Cerezo et Alava. L’année suivante, il se proclame « comes totius Castellae » et épouse la veuve d’Ordoño II de León. Le roi Ramire II de León tente de briser cette rébellion : il emprisonne Fernán González en 944, confisque le comté. Mais en 947, le comte rebelle récupère ses terres. À sa mort en juin 970, il transmet le comté à son fils García Ier, établissant le principe d’hérédité qui soustrait définitivement la Castille aux nominations royales léonaises.
L’Accession Royale et la Prise de Tolède
En 1035, Sanche III de Navarre octroie le comté de Castille à son fils Ferdinand. Deux ans plus tard, Ferdinand épouse Sancha, sœur de Bermude III de León, puis le vainc à la bataille de Tamarón en 1037. Bermude meurt sans héritier. Ferdinand s’empare du trône léonais par droit de conquête et crée le royaume unifié de Castille et León. Pour la première fois, le titre royal s’applique à la Castille.
Le 6 mai 1085, son fils Alphonse VI reçoit la capitulation de Tolède, l’ancienne capitale wisigothique. La ville musulmane, gouvernée par l’émir Al-Qádir, s’est épuisée dans un long siège commencé en 1081. Tolède abrite une bibliothèque considérable, un centre de traduction des œuvres grecques et arabes. Alphonse VI y installe sa cour et restaure le siège archiépiscopal. En décembre 1085, les Cortes de Castille s’y réunissent.
Cette victoire provoque un choc dans le monde musulman. Les souverains des taïfas, acculés entre l’avancée chrétienne et le mécontentement de leurs populations soumises à une fiscalité écrasante, appellent au secours les Almoravides, dynastie berbère rigoriste du Sahara. Yūsuf ibn Tāshfīn franchit le détroit de Gibraltar et inflige à Alphonse VI une défaite cuisante à Sagrajas (Zallâqa) le 2 novembre 1086. En 1108, les Almoravides écrasent à nouveau les Castillans à Uclés. La Reconquista marque un temps d’arrêt.
La Grande Expansion du XIIIe Siècle
En 1212, le rapport de force bascule. Le pape Innocent III lance une nouvelle croisade d’Espagne. Le 16 juillet, à Las Navas de Tolosa, les armées coalisées de Castille, d’Aragon et de Navarre écrasent l’armée almohade. Cette victoire ouvre les portes de l’Andalousie.
Ferdinand III, qui monte sur le trône de Castille en 1217, saisit l’opportunité. En 1230, à la mort de son père Alphonse IX de León, il réunit définitivement les deux couronnes de Castille et de León. En 1236, quelques nobles castillans attaquent Cordoue avec l’aide de musulmans hostiles au pouvoir local. Ils s’emparent du faubourg de l’Axarquía. Averti, Ferdinand III accourt. Le pouvoir almohade capitule sans résistance. Le 29 juin 1236, la grande mosquée redevient une église. L’ancienne capitale des Omeyyades échappe à l’islam après plus de cinq siècles.
Ferdinand III poursuit la conquête du Guadalquivir. Jaén se soumet en 1246, Murcie accepte le protectorat castillan en 1243. En août 1247, il engage le siège de Séville. Une flotte venue des ports gascons bloque le fleuve. Après seize mois de siège, la famine contraint les défenseurs à capituler le 23 novembre 1248. Le 22 décembre, Ferdinand III entre dans Séville. La Castille contrôle toute l’Andalousie occidentale. Ne subsiste que le petit émirat nasride de Grenade, vassal payant tribut.
Consolidation et Crises des XIVe et XVe Siècles
La Castille du XIIIe siècle rayonne sous Alphonse X le Sage (1252-1284), fils de Ferdinand III. Le castillan devient langue officielle de l’administration et de la cour. Les Siete Partidas, code juridique novateur, unifie le droit dans tout le royaume. Burgos se transforme en capitale économique grâce au commerce de la laine, exportée vers les Flandres et l’Italie. Les ports andalous – Séville, Cadix – développent la pêche et le négoce avec l’Afrique du Nord. Les Cortes castillanes, rassemblant représentants du clergé, de la noblesse et des villes, se réunissent régulièrement.
Mais les XIVe et XVe siècles apportent leur lot de troubles. La noblesse castillane, puissante et armée par les conquêtes, conteste régulièrement l’autorité royale. En 1350, la mort d’Alphonse XI ouvre une période de guerres civiles. Son fils Pierre Ier, surnommé le Cruel par ses opposants, doit affronter la rébellion d’Henri de Trastamare, fils bâtard d’Alphonse XI. Le conflit dégénère en 1366. Des Grandes Compagnies menées par Bertrand du Guesclin interviennent aux côtés d’Henri. Pierre Ier meurt assassiné en 1369. La dynastie des Trastamare s’installe sur le trône, mais les luttes nobiliaires continuent d’affaiblir le pouvoir monarchique.
À la fin du XVe siècle, la Castille traverse une crise dynastique majeure. À la mort d’Henri IV en 1474, sa demi-sœur Isabelle se proclame reine, contestant la légitimité de Jeanne, fille d’Henri IV. Cette proclamation déclenche une guerre de succession. Isabelle l’emporte finalement, appuyée par son époux Ferdinand, prince héritier d’Aragon qu’elle a épousé en 1469.
L’Union Dynastique et l’Apogée
Le mariage d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon en 1469 initie l’union des deux principales couronnes ibériques. Chacune conserve néanmoins ses institutions, ses lois, ses Cortes, sa monnaie. L’unité ne vient que du couple royal. Isabelle et Ferdinand restaurent l’autorité monarchique en Castille, brisent les résistances nobiliaires, organisent la fiscalité, contrôlent les ordres militaires. Cette reprise en main permet de relancer la Reconquista.
Le 2 janvier 1492, Isabelle et Ferdinand reçoivent dans l’Alhambra de Grenade les clés de la ville des mains du dernier émir nasride Boabdil. Sept siècles et demi après 711, la Reconquista s’achève. La même année, Christophe Colomb, financé par la couronne de Castille, atteint les Bahamas. L’empire espagnol naît sous l’impulsion castillane. L’Amérique colonisée appartient juridiquement à la Castille, non à l’Aragon. Les institutions castillanes – vice-royautés, audiencias, Conseil des Indes – administrent les territoires ultramarins. La langue castillane s’exporte avec les conquistadores.
Au XVIe siècle, la Castille fournit l’essentiel des hommes, de l’argent et des structures de l’empire espagnol sous Charles Quint et Philippe II. Les galions castillans rapportent l’or et l’argent d’Amérique. Les tercios recrutés en Castille combattent aux Pays-Bas, en Italie, en Allemagne. Mais cette puissance se paie. L’inflation provoquée par l’afflux de métaux précieux ruine l’économie productive. Les guerres européennes épuisent les finances. Au XVIIe siècle, la décadence s’installe. La défaite militaire de Rocroi en 1643, les révoltes de la Catalogne et du Portugal en 1640, les épidémies et la chute démographique fragilisent une Castille qui demeure pourtant le cœur administratif et symbolique de la monarchie des Habsbourg.
La Dissolution dans l’Espagne Bourbonienne
En 1700, Charles II, dernier Habsbourg d’Espagne, meurt sans héritier. Son testament désigne Philippe d’Anjou, petit-fils de Louis XIV, comme successeur. Ce choix déclenche la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714). Les royaumes de la couronne d’Aragon – Catalogne, Valence, Aragon, Majorque – soutiennent l’archiduc Charles de Habsbourg contre le Bourbon. La Castille, elle, reste fidèle à Philippe V.
Vainqueur après treize ans de guerre, Philippe V entreprend de réformer radicalement l’organisation territoriale espagnole. Entre 1707 et 1716, il promulgue les décrets de Nueva Planta. Le décret du 29 juin 1707 abolit les fors des royaumes d’Aragon et de Valence. Celui du 28 novembre 1715 concerne Majorque. Le 16 janvier 1716, la Catalogne perd à son tour ses institutions propres. Mais ces décrets ne se limitent pas à punir les territoires aragonais. Ils dissolvent également l’organisation territoriale de la couronne de Castille. Les anciens royaumes disparaissent. À leur place naissent des provinces et des intendances sur le modèle français. Le Conseil de Castille assume toutes les tâches de gouvernement pour l’ensemble du territoire. Le castillan devient l’unique langue administrative. La polysynodie hispanique – ce système des Habsbourg qui respectait les particularismes juridiques de chaque territoire – s’éteint définitivement.
En 1716, Philippe V ne règne plus sur les royaumes de Castille, de León, d’Aragon, de Grenade, de Navarre. Il est roi d’Espagne. La Castille cesse d’exister comme entité politique distincte. Elle se fond dans un État centralisé et uniformisé dont Madrid devient l’unique capitale.
L’Héritage Castillan
À l’heure où Philippe V signe le dernier décret de Nueva Planta, la Castille a disparu comme royaume mais survit dans presque tout ce qui structure l’Espagne moderne. Le castillan est devenu l’espagnol. Les institutions castillanes – vice-royautés, audiencias, intendances – administrent l’empire colonial jusqu’au XIXe siècle. Les codes juridiques élaborés en Castille, des Siete Partidas d’Alphonse X aux Lois de Toro de 1505, restent en vigueur jusqu’à la promulgation du Code civil espagnol en 1889. La symbolique même de l’Espagne porte la marque castillane : le château d’or sur fond de gueules figure toujours dans les armoiries nationales.
De l’expansion péninsulaire des XIe-XIIIe siècles à l’empire mondial du XVIe siècle, puis à la dissolution administrative du XVIIIe siècle, la trajectoire castillane épouse celle de l’Espagne elle-même. Le petit comté de Fernán González, dressant ses forteresses contre Cordoue, ne pouvait imaginer qu’il léguerait sa langue, son droit et ses institutions à un territoire s’étendant de Manille à Mexico. Huit siècles après sa création, en cessant d’exister formellement, la Castille achevait paradoxalement son œuvre : elle s’était fondue dans l’État unitaire qu’elle avait rendu possible.