Catherine II : une princesse allemande devenue impératrice
Comment une jeune Allemande sans fortune devint l’une des plus grandes souveraines de l’empire russe
En 1744, une adolescente de quinze ans débarque à Saint-Pétersbourg. Elle s’appelle Sophie d’Anhalt-Zerbst, elle vient d’une principauté allemande minuscule, et sa famille n’a ni argent ni prestige particulier. Trente-quatre ans plus tard, cette même femme règne sur le plus vaste empire du monde, correspond avec Voltaire et Diderot, agrandit son territoire de 500 000 kilomètres carrés et se fait appeler Catherine la Grande (Екатери́на Вели́кая). Comment expliquer cette trajectoire stupéfiante ? Comment une étrangère a-t-elle pu incarner la grandeur de la Russie au point d’éclipser presque tous les souverains russes de naissance ? Et surtout, fut-elle vraiment cette souveraine éclairée que l’Europe des Lumières admirait, ou plutôt la despote impitoyable que révèle un examen attentif de son règne ?
L’apprentissage du pouvoir : une Allemande se transforme en Russe
Sophie Frédérique Auguste d’Anhalt-Zerbst naît le 21 avril 1729 à Stettin, en Poméranie prussienne. Sa famille appartient à la petite noblesse allemande, sans fortune notable. En 1744, l’impératrice Élisabeth Petrovna (Елизаве́та Петро́вна), fille de Pierre le Grand, la convoque en Russie pour épouser son neveu et héritier, le grand-duc Pierre Fiodorovitch (Пётр Фёдорович). Le choix peut sembler étrange : pourquoi choisir une princesse si modeste ? La raison tient précisément à cette modestie. Élisabeth veut une épouse docile pour son héritier capricieux, une jeune femme sans soutien politique qui ne pourra jamais menacer l’ordre établi.
Sophie comprend immédiatement l’enjeu. Dès son arrivée, elle se lance dans un apprentissage méthodique qui stupéfie la cour. Elle étudie le russe avec acharnement, au point de tomber malade d’épuisement après des nuits entières à répéter ses leçons. Elle se convertit à l’orthodoxie avec une ferveur apparente qui séduit le clergé, prenant le nom de Catherine Alexéievna (Екатери́на Алексе́евна). Contrairement à son futur mari qui affiche ouvertement son mépris pour tout ce qui est russe et son admiration pour la Prusse de Frédéric II, Catherine affiche un amour ostentatoire pour sa patrie d’adoption. Elle se prosterne devant les icônes, apprend les usages de la cour, cultive les relations avec les grandes familles nobles.
Le mariage avec Pierre a lieu en 1745. Il se révèle désastreux. Pierre, immature et instable, préfère jouer aux soldats de plomb dans ses appartements et ne cache pas son dédain pour son épouse. Le couple ne consomme pas le mariage pendant près de neuf ans. Catherine compense cette humiliation en se créant un réseau d’alliés à la cour. Elle lit énormément, correspond avec les philosophes français, fréquente les cercles intellectuels de Saint-Pétersbourg. Elle prend aussi des amants, avec une discrétion calculée qui préserve sa réputation tout en lui assurant des soutiens politiques. En 1754, elle accouche enfin d’un fils, le futur Paul Ier (Па́вел I), dont la paternité réelle reste incertaine.
Le coup d’État de 1762 : six mois pour renverser un empereur
Le 25 décembre 1761, l’impératrice Élisabeth meurt. Pierre III monte sur le trône. Son règne de six mois suffit à coaliser contre lui presque toutes les forces de l’empire russe. Pierre multiplie les décisions désastreuses : il signe une paix précipitée avec la Prusse alors que la Russie est sur le point de remporter la guerre de Sept Ans, humiliant ainsi l’armée qui avait conquis Berlin. Il impose des réformes germaniques brutales qui heurtent la noblesse et le clergé. Il affiche publiquement son mépris pour Catherine, allant jusqu’à l’insulter lors d’un banquet officiel, et parle ouvertement de la répudier pour épouser sa maîtresse, Élisabeth Vorontsova.
Catherine observe, écoute, attend. Autour d’elle se forme un groupe de conjurés : Grigori Orlov, officier de la garde et son amant, ses frères également officiers, le comte Nikita Panine, tuteur de son fils Paul, la princesse Dachkova, intellectuelle brillante et passionnée. Dans la nuit du 28 juin 1762, les régiments de la garde se soulèvent. Catherine, vêtue d’un uniforme de la garde, chevauche à leur tête jusqu’au palais d’Hiver. Pierre, réfugié à Oranienbaum, tente de négocier puis abdique sans résistance. Quelques jours plus tard, le 6 juillet, il meurt dans des circonstances troubles au château de Ropcha. Officiellement, une colique. En réalité, très probablement un assassinat organisé par Alexis Orlov, le frère de Grigori.
Catherine se trouve dans une position juridiquement fragile. Elle n’a aucun droit dynastique au trône. L’héritier légitime est son fils Paul, alors âgé de huit ans. Mais les régiments de la garde, le Sénat et le Saint-Synode la proclament impératrice régnante. Elle justifie son pouvoir par une fiction politique subtile : elle ne serait qu’une régente temporaire, gardienne des droits de son fils. Dans les faits, elle ne lui cédera jamais le trône et régnera trente-quatre ans.
Le despotisme éclairé à l’épreuve : réformes et contradictions
Les premières années du règne témoignent d’ambitions réformatrices authentiques. Catherine a lu Montesquieu, Voltaire, Diderot, les encyclopédistes français. Elle correspond régulièrement avec les philosophes des Lumières, qui la célèbrent comme le modèle du despote éclairé. En 1767, elle convoque une Grande Commission législative réunissant plus de 500 députés de toutes les classes de l’empire, nobles, marchands, cosaques, paysans libres, même quelques représentants non russes. Elle rédige elle-même l’Instruction (Нака́з), un texte de 655 articles s’inspirant directement de L’Esprit des lois et prônant des principes progressistes : égalité devant la loi, abolition de la torture, respect de la dignité humaine.
Pourtant, la Commission s’enlise rapidement dans des débats stériles. Les nobles refusent toute réforme qui diminuerait leurs privilèges. La question du servage, institution centrale de l’économie et de la société russes, se révèle intouchable. Catherine recule. En 1768, elle dissout la Commission sans qu’aucune réforme majeure n’ait été adoptée. Le servage, qui maintient des millions de paysans dans une condition proche de l’esclavage, non seulement perdure mais se renforce sous son règne. Catherine distribue massivement des terres peuplées de serfs à ses favoris et ses généraux en récompense de leurs services. Entre 1762 et 1796, plus d’un million de paysans libres se trouvent réduits au servage.
Sur d’autres terrains, les réformes progressent. Catherine réorganise l’administration provinciale en 1775, divisant l’empire en gouvernements et districts dotés d’institutions locales plus efficaces. Elle encourage l’éducation, ouvre des écoles, fonde l’Institut Smolny pour l’éducation des jeunes filles nobles en 1764. Elle soutient les arts et les sciences, agrandit considérablement les collections du musée de l’Ermitage (Эрмита́ж), attire des artistes et des savants européens. Elle promulgue en 1785 la Charte de la noblesse (Жа́лованная гра́мота дворя́нству), qui codifie et garantit les privilèges des nobles, faisant d’eux une classe juridiquement distincte, exemptée du service obligatoire et de l’impôt.
Cette Charte révèle la stratégie fondamentale de Catherine : elle ne gouverne pas contre la noblesse mais avec elle, en échange de son soutien absolu. Le despotisme éclairé version russe consiste moins à transformer la société qu’à moderniser les élites tout en préservant l’ordre social hiérarchique. Les paysans, qui représentent 90 % de la population, restent exclus de toute amélioration de leur condition.
L’expansion impériale : guerres et conquêtes
Le règne de Catherine transforme la carte de l’Europe orientale. Entre 1768 et 1774, la première guerre russo-turque oppose l’empire russe à l’Empire ottoman. Les armées russes, commandées par Pierre Roumiantsev et Alexandre Souvorov, remportent des victoires décisives en Moldavie et sur le Danube. En juillet 1770, la flotte russe, commandée par Alexis Orlov, détruit la flotte ottomane à Tchesmé dans la mer Égée. Le traité de Koutchouk-Kaïnardji en 1774 donne à la Russie un accès à la mer Noire, la forteresse d’Azov et un protectorat de fait sur les chrétiens orthodoxes de l’Empire ottoman.
En 1783, Catherine annexe purement et simplement le khanat de Crimée (Кры́мское ха́нство), mettant fin à trois siècles d’indépendance tatare. Son favori, Grigori Potemkine, gouverneur de la Nouvelle-Russie (Новоросси́я), entreprend la colonisation et la mise en valeur de ces territoires méridionaux. Il fonde des villes nouvelles comme Kherson, Nicolaïev et Sébastopol, construit des arsenaux et une nouvelle flotte de la mer Noire. En 1787, Catherine effectue un voyage triomphal en Crimée, où Potemkine lui présente des villages prospères et des paysans souriants. La légende des “villages Potemkine” (Потёмкинские дере́вни), décors en carton censés masquer la pauvreté réelle, naît de ce voyage, bien que les historiens débattent encore de sa véracité.
Une seconde guerre russo-turque (1787-1791) confirme la domination russe sur la mer Noire. Souvorov remporte la victoire sanglante d’Izmaïl en 1790, où les troupes russes massacrent plus de 20 000 Turcs. Le traité de Iassy (Я́сский мир) en 1792 étend encore le territoire russe jusqu’au Dniestr.
À l’ouest, Catherine participe aux trois partages de la Pologne (1772, 1793, 1795) aux côtés de la Prusse et de l’Autriche. Ces partages font disparaître de la carte une nation qui avait été pendant des siècles un rival majeur de la Russie. L’empire russe absorbe la Biélorussie, la Lituanie, une partie de l’Ukraine et la Courlande. À la fin du règne de Catherine, l’empire compte 36 millions d’habitants, contre 19 millions à son accession.
La grande peur : Pougatchev et le durcissement du régime
En septembre 1773, un cosaque du Don nommé Iemelian Pougatchev se proclame tsar Pierre III, prétendument miraculeusement sauvé du complot de 1762. Il lance un appel à la révolte contre la noblesse et l’impératrice usurpatrice. La rébellion enflamme l’Oural, la Volga, les steppes du sud. Des dizaines de milliers de cosaques, de paysans serfs, d’ouvriers des mines, de peuples non russes (Bachkirs, Tatars, Kalmouks) rejoignent son armée. Pougatchev promet l’abolition du servage, la redistribution des terres, la fin des impôts. Ses troupes massacrent les nobles, brûlent les domaines, prennent des villes. En juillet 1774, il assiège Kazan et incendie la ville.
Catherine prend la menace très au sérieux. Elle dépêche des régiments d’élite commandés par Souvorov. En septembre 1774, Pougatchev est trahi par ses propres lieutenants, capturé et livré aux autorités. On l’amène à Moscou dans une cage de fer. Le 10 janvier 1775, il est décapité et écartelé sur la place Bolotnaïa (Боло́тная пло́щадь). Catherine fait détruire son village natal, interdit qu’on prononce son nom, rebaptise le fleuve Iaïk où la révolte avait commencé en fleuve Oural.
Cette révolte marque un tournant. Catherine comprend que son pouvoir repose sur un équilibre fragile et que toute velléité de réforme sociale pourrait déclencher une explosion. Les paysans représentent une masse immense, capable de submerger l’État si elle se soulève. Désormais, Catherine abandonne définitivement toute idée de limiter le servage. Au contraire, elle en étend le domaine et en renforce les mécanismes de contrôle. Le despotisme “éclairé” se mue en despotisme tout court.
La Révolution française, à partir de 1789, achève cette évolution. Catherine, horrifiée par l’exécution de Louis XVI en 1793, rompt ses relations avec la France révolutionnaire. Elle fait arrêter Alexandre Radichtchev, écrivain qui avait osé critiquer le servage dans son Voyage de Pétersbourg à Moscou (Путеше́ствие из Петербу́рга в Москву́). Elle interdit les livres français, surveille étroitement les nobles qui auraient des sympathies pour les idées nouvelles. Le protecteur des Lumières devient leur ennemi. En 1795, elle envisage même d’envoyer un corps expéditionnaire combattre la République française, mais le projet n’aboutit pas.
La mort d’une impératrice et l’héritage ambigu d’un règne
Catherine meurt le 6 novembre 1796, à l’âge de soixante-sept ans, d’une attaque d’apoplexie. Son fils Paul, qu’elle a toujours méprisé et écarté du pouvoir, lui succède enfin après avoir attendu quarante-deux ans. Il s’empresse de détruire systématiquement l’œuvre politique de sa mère, dont il promulgue une loi qui interdit désormais aux femmes de régner en Russie.
Que reste-t-il malgré tout du règne de Catherine ? Sur le plan territorial, une expansion considérable qui fait de la Russie une puissance européenne de premier plan. L’empire contrôle désormais toute la côte nord de la mer Noire, a absorbé une grande partie de l’ancienne Pologne, et s’étend des frontières de la Prusse à l’Alaska. Sur le plan culturel, un essor remarquable : Saint-Pétersbourg devient une capitale européenne raffinée, l’aristocratie russe se francise, l’Ermitage abrite l’une des plus belles collections d’art d’Europe.
Mais sur le plan social, un immobilisme complet doublé d’une régression. Le servage, loin de reculer, s’est étendu et durci. Les millions de paysans russes restent dans une condition de quasi-esclavage qui contraste brutalement avec les discours éclairés de leur souveraine. Les réformes administratives et judiciaires n’ont bénéficié qu’à la noblesse et aux élites urbaines. Le fossé entre le peuple et les classes supérieures s’est creusé.
Catherine elle-même était-elle consciente de cette contradiction ? Probablement. Mais elle avait fait un choix pragmatique : régner était son objectif premier, et pour régner en Russie au XVIIIe siècle, il fallait composer avec la noblesse et ne pas toucher au servage. Le despotisme éclairé se révélait être un luxe d’intellectuel, incompatible avec les réalités du pouvoir autocratique dans un empire agraire aux structures sociales rigides.
Une princesse allemande sans fortune était devenue la Grande Catherine, souveraine d’un immense empire. Elle avait conquis des provinces, correspondu avec les philosophes, collectionné des chefs-d’œuvre, agrandi son palais. Elle avait également écrasé une révolte paysanne dans le sang, renforcé le servage, et abandonné toute prétention réformatrice. Ces deux Catherine coexistent dans l’histoire : l’impératrice éclairée que célébraient Voltaire et Diderot, et la despote autocrate que révèlent les archives. Laquelle était la vraie ? Sans doute les deux, indissociablement.