La Horde d'Or - Yourte sur un chariot.

La Horde d'or : l'Etat Mongol qui façonna la Russie


De 1240 à 1480, la Horde d’or impose son joug aux princes russes. Yarlyk, tribut, bataille de Koulikovo : l’histoire de l’empire mongol qui façonna la Russie.

Comment des nomades venus des steppes d’Asie centrale ont-ils pu transformer durablement l’organisation politique d’un territoire qu’ils n’ont jamais vraiment occupé ? C’est le paradoxe de la Horde d’or (Золота́я Орда́), cet État mongol qui domina pendant deux siècles et demi les principautés russes sans y établir de garnisons permanentes, mais en y laissant une empreinte si profonde qu’elle structure encore aujourd’hui notre compréhension de l’histoire russe. Entre 1240 et 1480, les khans de la Volga imposent leur autorité par un système ingénieux de vassalité à distance, bouleversant l’équilibre des pouvoirs entre princes russes et créant les conditions de la montée en puissance de Moscou. Voici l’histoire d’un empire des steppes qui régna par la peur, le tribut et l’habileté diplomatique.

L’ouragan venu de l’Est (1236-1242)

L’hiver 1237-1238 voit déferler sur les principautés russes une force militaire d’une efficacité terrifiante. Batu (Баты́й), petit-fils de Gengis Khan, lance ses tumens (тýмены, unités de 10 000 cavaliers) à la conquête de l’Europe orientale. La campagne commence en décembre 1237 par la prise de Riazan (Рязáнь), dont la forteresse tombe en cinq jours. Les chroniques russes racontent comment les habitants, refusant de payer le tribut d’un dixième de leurs biens, subissent un massacre systématique. Le prince Iouri Ingvarevitch (Юрий Ингварéвич) et ses fils meurent les armes à la main.

Batu ne s’arrête pas. En février 1238, ses cavaliers prennent Vladimir-sur-Kliazma (Влади́мир-на-Кля́зьме), capitale du plus puissant État russe. Le grand-prince Iouri II Vsevolodovitch (Юрий II Все́володович) tente de rassembler une armée dans le nord, mais les Mongols le rattrapent sur la rivière Sit (река Сить) le 4 mars 1238 et l’anéantissent. En quelques semaines, quatorze villes majeures brûlent. Seul Novgorod (Нóвгород) échappe à la destruction : les boues du printemps arrêtent l’avancée mongole à cent kilomètres de la cité marchande.

La deuxième vague frappe en 1239-1240. Cette fois, c’est le sud qui souffre. Kiev (Ки́ев), la “mère des villes russes”, tombe en décembre 1240 après un siège acharné. Les archéologues retrouveront des siècles plus tard des couches de cendres de plusieurs mètres d’épaisseur. De là, Batu poursuit vers l’ouest, traverse la Galicie (Гали́ция), envahit la Pologne et la Hongrie. En 1242, ses avant-gardes atteignent l’Adriatique. Puis, brusquement, l’invasion s’arrête : le grand khan Ögödéi (Угэдэ́й) vient de mourir à Karakorum, et Batu doit en principe rentrer pour participer à l’élection du successeur.

Saraï sur la Volga : capitale d’un empire des steppes

Batu interrompt sa campagne mais, au lieu de rentrer en Mongolie pour l’élection du successeur, il choisit de s’établir définitivement dans les steppes de la Volga. Il établit sa capitale à Saraï (Сара́й, qui signifie “palais” en langue turque), sur la basse Volga, près de l’actuelle Astrakhan (Астрахáнь). Le choix n’est pas arbitraire : le site contrôle les routes commerciales entre l’Asie centrale et l’Europe, entre la mer Caspienne et la mer Noire. En quelques décennies, Saraï devient une métropole cosmopolite où se croisent marchands vénitiens, artisans perses, esclaves russes et nomades turco-mongols.

Les voyageurs qui visitent la ville au XIIIe siècle décrivent un gigantesque campement permanent. Le franciscain Guillaume de Rubrouck (Гийо́м де Рубру́к), qui traverse la Horde en 1253, parle d’une cité-tente de plusieurs kilomètres de long. Le khan et ses épouses vivent dans des yourtes (юрты) richement décorées d’or et d’argent, d’où viendrait le nom de “Horde d’or”. Autour d’eux s’étendent les quartiers des artisans, les bazars, les caravansérails. Des mosquées côtoient des églises orthodoxes et même une cathédrale catholique fondée par des missionnaires franciscains.

Cette capitale mobile reflète la nature particulière de l’État mongol. La Horde ne cherche pas à russifier ses conquêtes ni à y imposer son administration directe. Elle laisse les princes russes gouverner leurs terres, pourvu qu’ils reconnaissent la suprématie du khan et payent le tribut. C’est un empire fondé sur la circulation permanente : les envoyés du khan parcourent sans cesse les routes, vérifiant que les vassaux respectent leurs obligations, tandis que les princes russes font régulièrement le voyage jusqu’à Saraï pour rendre hommage.

Le système du joug : yarlyk et tribut

Pour les Russes, cette période entre dans l’histoire sous le nom d’и́го (joug), métaphore de l’attelage qui pèse sur la nuque du bœuf. Le terme dit l’humiliation et le poids du système mis en place par les Mongols. Celui-ci repose sur deux piliers : le yarlyk (ярлы́к) et le tribut.

Le yarlyk est un brevet d’investiture, un document scellé par le khan qui autorise un prince à régner sur sa principauté. Sans ce précieux parchemin, aucune légitimité n’est possible. Les princes doivent donc se rendre à Saraï, parfois jusqu’à Karakorum en Mongolie, pour solliciter ou renouveler leur yarlyk. Le voyage prend des mois, traverse des territoires dangereux, et l’issue n’est jamais certaine. À la cour du khan, les princes russes se prosternent selon le rituel mongol, passent entre deux feux purificateurs, rivalisent d’intrigues pour obtenir les faveurs du souverain.

Le plus convoité de tous les yarlyk est celui de grand-prince de Vladimir, qui confère une prééminence sur les autres princes russes. Les khans jouent habilement de cette compétition. Ils accordent le titre tantôt au prince de Tver (Тверь), tantôt à celui de Moscou, entretenant une rivalité qui les empêche de s’unir contre la Horde. En 1327, le khan Özbek (Узбе́к) utilise même les troupes du prince moscovite Ivan Kalita (Ива́н Калита́, “Ivan l’Escarcelle”) pour écraser une révolte à Tver, récompensant ensuite le prince collaborateur avec le titre de grand-prince.

Le tribut, lui, ponctue la vie quotidienne. Les Mongols imposent le выход (sortie), une taxe annuelle prélevée sur l’ensemble de la population. Au début, des collecteurs mongols, les баска́ки (baskaks), parcourent les terres russes pour recenser les habitants et lever l’impôt. Leur arrogance provoque des révoltes, comme celle de Rostov (Росто́в) en 1262. Progressivement, les khans confient cette tâche ingrate aux princes russes eux-mêmes, qui deviennent les collecteurs du tribut mongol. Cette délégation enrichit les princes les plus efficaces, notamment Moscou, qui prélève sa commission au passage et accumule ainsi les ressources pour sa future ascension.

Guerriers Mongols à Cheval au galop

La conversion à l’Islam et l’apogée culturelle

Pendant ses premières décennies, la Horde d’or pratique le tengrisme (тенгриáнство), la religion céleste des steppes, et tolère toutes les confessions. Les khans exemptent même l’Église orthodoxe russe du tribut, obtenant en échange les prières des popes pour la santé du souverain mongol. Cette politique change dans les années 1310 sous le règne d’Özbek Khan (Узбе́к-хан, 1313-1341).

Özbek monte sur le trône après avoir éliminé ses rivaux, dont certains étaient chrétiens nestoriens ou bouddhistes. Il choisit l’Islam comme religion d’État, fait construire des mosquées à Saraï et dans les villes de la Horde, invite des oulémas (улемá) et des soufis (суфи́и) venus d’Asie centrale et du Moyen-Orient. La conversion n’est pas imposée aux populations soumises, mais elle marque une distinction nette entre les Mongols musulmans et leurs vassaux chrétiens. Les chroniqueurs russes commencent à désigner leurs suzerains comme “Tatars” (татáры), terme qui amalgame Mongols et Turcs islamisés.

Le règne d’Özbek représente l’apogée de la Horde d’or. Le commerce caravanier prospère sur la Route de la Soie, enrichissant les villes de la Volga. Les artisans produisent des céramiques émaillées, des tissus précieux, des armes damascées. Les caravanes transportent soieries chinoises, épices indiennes, esclaves circassiens vers les marchés méditerranéens. Le voyageur arabe Ibn Battuta, qui visite Saraï en 1334, décrit une métropole splendide, dotée de treize mosquées cathédrales et peuplée de dizaines de milliers d’habitants. Les femmes mongoles, libres de leurs mouvements, l’étonnent par leur indépendance et leur richesse.

Pourtant, cette islamisation progressive crée aussi des tensions. Les princes russes, qui devaient déjà accepter la suprématie politique des Mongols, voient désormais dans leurs maîtres des infidèles. La distinction religieuse nourrit l’idée d’une résistance légitime. Le clergé orthodoxe, tout en profitant des exemptions fiscales, commence à développer un discours sur la souffrance du peuple chrétien sous le joug musulman.

Les fissures : Koulikovo et les coups de Tamerlan

Les années 1360-1380 voient la Horde d’or entrer dans une période de chaos que les chroniqueurs appellent la “Grande Trouble” (Вели́кая за́мятня). Après la mort du khan Berdibek (Бердибе́к) en 1359, assassiné par son propre frère, pas moins de vingt-cinq khans se succèdent en vingt ans. Les généraux mongols se font et se défont les alliances, les principautés périphériques cessent de payer le tribut, le commerce se désorganise.

C’est dans ce contexte qu’intervient Mamaï (Мамáй), un puissant général qui, sans être descendant de Gengis Khan, contrôle de fait la Horde occidentale. En 1378, il envoie une armée punir Moscou qui tarde à verser son tribut. Le grand-prince Dimitri Ivanovitch (Дими́трий Ива́нович) surprend les Mongols sur la rivière Voja (река Вóжа) et les bat. C’est la première victoire russe significative depuis un siècle et demi.

Mamaï ne peut laisser passer cet affront. En 1380, il rassemble une armée considérable, peut-être 100 000 hommes, incluant des contingents génois, des mercenaires circassiens et des auxiliaires lituaniens. Dimitri répond en mobilisant les princes russes. Le 8 septembre 1380, sur le champ de Koulikovo (Кулико́вское по́ле), près du Don, les deux armées s’affrontent dans une bataille massive. Les chroniques racontent que le combat fut si serré que les chevaux n’avaient plus de place pour bouger, que les hommes se piétinaient mutuellement. La réserve cachée de Dimitri, commandée par le prince Vladimir de Serpoukhov (Влади́мир Серпухо́вский), charge au moment décisif et brise l’armée de Mamaï.

La bataille de Koulikovo ne met pas fin à la domination mongole, mais elle prouve que la Horde n’est plus invincible. Dimitri, surnommé désormais Donskoï (Донско́й, “du Don”), rentre à Moscou en héros. Deux ans plus tard, cependant, le khan Tokhtamych (Тохтамы́ш), qui a unifié la Horde avec l’aide du conquérant turco-mongol Tamerlan (Тимýр), marche sur Moscou et met la ville à sac. Le joug n’est pas brisé, mais fissuré.

Le coup fatal vient de Tamerlan lui-même. En 1395, ce redoutable conquérant, qui a bâti un empire depuis Samarkand, envahit les terres de la Horde pour punir Tokhtamych, son ancien protégé devenu rival. Les armées de Tamerlan ravagent systématiquement les villes de la Volga, détruisent Saraï, massacrent les populations, anéantissent les infrastructures commerciales. La Route de la Soie se détourne vers le sud, privant la Horde de ses principales ressources. Tamerlan ne cherche pas à occuper ces territoires, il les laisse en ruines.

L’éclatement et la fin du joug (1430-1480)

Au XVe siècle, la Horde d’or se fragmente en plusieurs khanats indépendants. Le khanat de Kazan contrôle la moyenne Volga, celui d’Astrakhan la basse Volga, celui de Crimée la péninsule du même nom, celui de Sibérie les confins orientaux. Ces États successeurs continuent parfois à exiger le tribut de Moscou, mais leur autorité décline face à la montée en puissance des princes moscovites.

Ivan III de Moscou (Ива́н III Васи́льевич), qui règne de 1462 à 1505, cesse progressivement de verser le tribut. En 1476, il refuse de se rendre à la Horde pour renouveler son yarlyk. Le khan Akhmat (Ахмáт), qui dirige ce qui reste de la “Grande Horde” (Больша́я Орда́), décide de punir l’insoumis. En automne 1480, les deux armées se font face de part et d’autre de la rivière Ougra, affluent de l’Oka. Pendant plusieurs semaines, elles se canonnent mutuellement sans oser franchir le cours d’eau. Les premiers froids arrivent, la glace commence à prendre. Akhmat craint que les Russes ne traversent sur la glace gelée. Le 11 novembre, il ordonne la retraite.

Cette “Grande Halte sur l’Ougra” entre dans l’histoire russe comme la fin officielle du joug mongol. Aucune bataille décisive n’a été livrée, mais le symbole est puissant : le prince de Moscou a tenu tête au khan et celui-ci s’est retiré. Trois ans plus tard, Akhmat meurt assassiné par un rival. La Grande Horde disparaît définitivement au début du XVIe siècle, absorbée par le khanat de Crimée.

Les autres khanats survivront plus longtemps. Ivan IV le Terrible (Ива́н IV Гро́зный) conquerra Kazan en 1552 et Astrakhan en 1556, inversant ainsi la relation de pouvoir : c’est désormais la Russie qui domine les héritiers de la Horde. Le khanat de Crimée, devenu vassal de l’Empire ottoman, persistera jusqu’en 1783, date de son annexion par Catherine II (Екатери́на II).

Un héritage complexe

Deux siècles et demi de domination mongole ont laissé des traces profondes dans l’organisation politique, économique et culturelle de la Russie. Le système autocratique du pouvoir, centralisé et bureaucratique, doit beaucoup aux modèles administratifs de la Horde. Le service de poste rapide, le système fiscal basé sur le recensement, certaines pratiques diplomatiques et militaires trouvent leur origine dans les institutions mongoles. La langue russe elle-même a intégré des centaines de mots d’origine turco-mongole, touchant au commerce, à l’administration, aux vêtements, à l’armement.

L’exemption fiscale accordée à l’Église orthodoxe a permis à celle-ci de prospérer pendant la période du joug, renforçant son rôle d’institution nationale et sa proximité avec le pouvoir princier. Moscou, ville secondaire avant les Mongols, a profité de sa position de collecteur de tribut pour accumuler les ressources qui lui permettront de rassembler les terres russes et de créer un État centralisé au XVIe siècle. La route commerciale de la Volga, consolidée par la Horde, restera pendant des siècles l’artère économique principale de la Russie.

Les historiens débattent encore de la nature exacte de cet héritage. La domination mongole a-t-elle retardé le développement de la Russie en l’isolant de l’Europe occidentale, ou au contraire l’a-t-elle protégée des invasions venues de l’ouest tout en la connectant aux réseaux commerciaux eurasiatiques ? La brutalité des conquêtes initiales ne fait aucun doute, mais les décennies suivantes ont vu s’établir un système de coexistence pragmatique où les princes russes, l’Église et les marchands ont trouvé des espaces d’autonomie et même de profit.

Ce qui reste indiscutable, c’est que sans la période de la Horde d’or, la Russie aurait pris un visage différent. Les structures politiques, les frontières territoriales, les équilibres entre principautés qui émergent de cette période fondent l’État moscovite qui dominera ensuite l’espace eurasiatique du nord pendant des siècles.

Couverture du livre Le Russe pour les Débutants Niveau A1 - Philippe de Foy
Le Russe pour les Débutants A1
Couverture du livre Le Russe pour les Débutants Niveau A2 - Philippe de Foy
Le Russe pour les Débutants A2