De vassal mongol à empire russe : Ivan III et la naissance de Moscou
Comment Ivan III et Vassili III transforment la principauté de Moscou en État russe entre 1462 et 1547 : fin du joug mongol, annexions et naissance de l’autocratie.
En 1480, un grand-prince moscovite décide simplement de ne plus payer tribut aux Mongols. Aucune grande bataille, aucun soulèvement héroïque : juste un refus tranquille qui met fin à deux siècles et demi de domination. Cette audace tranquille d’Ivan III va transformer une principauté périphérique en un empire qui, soixante-dix ans plus tard, s’étendra de la Baltique à l’Oural. Comment ce changement s’opère-t-il ? Par quels moyens un prince vassal devient-il le fondateur d’une dynastie impériale ?
Le grand-prince qui refuse de s’agenouiller (1462-1480)
Quand Ivan III Vassiliévitch (Ива́н III Васи́льевич) monte sur le trône de Moscou (Москва́) en 1462, il hérite d’une principauté déjà puissante mais encore formellement soumise à la Horde (Орда́), l’État mongol de la Volga (Волга́). Son père Vassili II (Васи́лий II), surnommé « l’Aveugle » après avoir été capturé et mutilé par ses rivaux, lui a légué un territoire étendu mais une position humiliante : celle d’un vassal qui doit solliciter l’investiture du khan pour régner.
Ivan III joue d’abord la prudence. Il continue de verser le tribut, envoie des ambassades à Saraï (Сара́й), la capitale de la Horde. Mais il observe. En 1472, il épouse en secondes noces Zoé Paléologue (Зо́я Палеоло́г), nièce du dernier empereur byzantin. Cette princesse grecque, élevée à Rome après la chute de Constantinople (Константино́поль) en 1453, arrive à Moscou accompagnée d’architectes italiens, de livres et d’une prétention : celle d’être l’héritière de l’empire romain d’Orient. Le mariage change la perspective d’Ivan. Il ne se voit plus comme un prince régional mais comme le successeur des basileus.
En 1476, le khan Akhmat (Ахма́т) exige le tribut habituel. Ivan le fait attendre. En 1480, nouvelle demande, accompagnée de menaces. Ivan réunit ses boyards (боя́ре, la haute noblesse) au Kremlin (Кремль). Certains conseillent la soumission, d’autres la guerre. Le métropolite (chef de l’Église orthodoxe russe) Guéonti (Гео́нтий) appelle à la résistance. Ivan décide : il ne paiera plus.
La confrontation qui n’eut pas lieu (automne 1480)
L’affrontement se prépare sur les rives de la rivière Ougra (река́ Угра́), affluent de l’Oka (Ока́), à deux cents kilomètres au sud-ouest de Moscou. Les deux armées se font face de part et d’autre de la rivière pendant plusieurs semaines. Akhmat attend le gel pour traverser, Ivan renforce ses positions. Les chroniques russes racontent que le grand-prince hésite, retourne même brièvement à Moscou, où la population l’accuse de lâcheté. Le métropolite Guéonti lui envoie une lettre cinglante : « Où fuis-tu, souverain ? »
Mais la bataille n’a pas lieu. Le 11 novembre 1480, après des escarmouches sans conséquence, Akhmat ordonne la retraite. Les raisons restent débattues : l’hiver précoce, la menace d’une attaque tatare rivale sur ses arrières, l’absence de fourrage pour la cavalerie mongole. Toujours est-il que la Horde se retire. L’année suivante, Akhmat est assassiné par un rival. Le « joug mongol » (монго́льское и́го), comme l’appelleront plus tard les historiens russes, prend fin non dans un fracas de bataille mais dans un face-à-face où personne ne cligna des yeux.
L’avaleur de principautés (1478-1485)
Libéré de la menace mongole, Ivan peut se consacrer à son projet : faire de Moscou la seule capitale russe. Plusieurs principautés indépendantes subsistent encore, héritages d’un système féodal éclaté. Ivan les absorbe méthodiquement.
Novgorod, la grande république marchande du nord, est la première cible. Cette cité prospère, gouvernée par une assemblée de marchands et de boyards (le vétché, вече́, conseil populaire), commerce avec la Hanse et jalouse farouchement ses libertés. En 1471, certains boyards novgorodiens proposent une alliance avec la Lituanie (Литва́), l’État rival à l’ouest. Ivan présente cette démarche comme une trahison de l’Orthodoxie – la Lituanie étant catholique. Il marche sur Novgorod avec une armée. Après une défaite militaire, la cité doit accepter la suzeraineté moscovite tout en conservant ses institutions.
Mais Ivan n’en reste pas là. En 1478, profitant de nouveaux troubles, il revient avec des forces plus importantes. Cette fois, il exige l’abolition du vétché. Les boyards résistent, le peuple se soulève. Ivan fait déporter les familles dirigeantes vers Moscou et d’autres villes, confisque leurs terres, installe ses propres gouverneurs. La cloche qui convoquait le vétché est démontée et emportée à Moscou – symbole brutal de la fin des libertés urbaines. Novgorod, qui avait été une sorte de république oligarchique pendant trois siècles, devient une simple province.
Tver (Тверь), autre principauté rivale à l’ouest de Moscou, suit en 1485. Son prince Mikhaïl (Михаи́л) tente de résister en s’alliant avec la Lituanie. Ivan encercle la ville, les boyards de Tver font défection, Mikhaïl s’enfuit. En moins de vingt-cinq ans, Ivan a unifié sous son autorité un territoire qui va de la Baltique à l’Oural.
L’invention du cérémonial impérial
Le nouveau pouvoir a besoin de symboles. Ivan III abandonne progressivement le titre de grand-prince (вели́кий князь) pour celui de souverain de toute la Russie (госуда́рь всея́ Руси́). Il fait frapper des monnaies portant l’aigle bicéphale byzantin. Les ambassadeurs étrangers remarquent le changement de protocole : les audiences deviennent plus solennelles, les génuflexions obligatoires.
Le Kremlin de Moscou se transforme. Les architectes italiens amenés par Sophie Paléologue – Aristote Fioravanti, Marco Ruffo, Pietro Antonio Solari – reconstruisent les murailles, édifient de nouvelles cathédrales. La cathédrale de l’Assomption (Успе́нский собо́р), achevée en 1479, combine l’architecture de Vladimir – l’ancienne capitale – et les techniques de la Renaissance italienne. C’est désormais là que les grands-princes sont couronnés.
Ivan codifie le Soudébnik (Судебник), recueil de lois promulgué en 1497, qui standardise la justice sur l’ensemble du territoire et limite les droits des paysans à quitter leurs seigneurs – première étape vers le servage. Le pouvoir moscovite s’organise en prikazy (приказы́), bureaux administratifs spécialisés qui préfigurent une bureaucratie centralisée.
Vassili III : l’autocratie en héritage (1505-1533)
À la mort d’Ivan en 1505, son fils Vassili III (Васи́лий III) poursuit l’œuvre paternelle avec une rigueur accrue. Plus autoritaire encore que son père, il achève la centralisation territoriale. En 1510, il annexe Pskov (Псков), dernière république urbaine du nord, avec les mêmes méthodes qu’à Novgorod : déportation des élites, abolition du vétché. En 1514, après plusieurs campagnes, il arrache Smolensk (Смоле́нск) à la Lituanie, élargissant les frontières vers l’ouest.
Vassili s’entoure d’un cérémonial encore plus strict. Les ambassadeurs occidentaux – vénitiens, impériaux, polonais – sont frappés par le despotisme qu’ils observent. Sigismund von Herberstein (Сигизму́нд фон Герберште́йн), diplomate du Saint-Empire qui visite Moscou à deux reprises, note dans ses Notes sur la Moscovie (Записки о Моско́вии) : « Le pouvoir que ce prince exerce sur ses sujets dépasse celui de tous les monarques du monde. » Les boyards les plus puissants peuvent être disgraciés et exilés sans procès. Le prince règne seul, consulte qui il veut, décide sans contrôle.
Vassili répudie sa première épouse Solomonia Sabourova (Соломони́я Сабу́рова), stérile après vingt ans de mariage, et la force à prendre le voile – scandale qui divise l’Église orthodoxe. Il épouse Elena Glinskaïa (Еле́на Гли́нская), jeune aristocrate d’origine lituanienne. En 1530 naît leur fils Ivan (Ива́н), futur Ivan IV. Vassili meurt en 1533 d’une infection à la jambe, laissant un empire consolidé mais un héritier de trois ans.
Une régence chaotique et un enfant qui observe (1533-1547)
Elena Glinskaïa assume la régence avec autorité. Elle poursuit les réformes monétaires, renforce les fortifications. Mais en 1538, elle meurt brutalement – peut-être empoisonnée. S’ouvre alors une période de dix ans où les grandes familles de boyards – les Chouïski (Шу́йские), les Belski (Бе́льские), les Glinski (Гли́нские) – se disputent le pouvoir. Le jeune Ivan assiste, impuissant, aux intrigues, aux arrestations, aux exécutions sommaires.
Les chroniques rapportent des humiliations : des boyards qui festoient dans les appartements princiers, qui négligent l’éducation du jeune souverain, qui se moquent ouvertement de lui. Ivan grandit dans cette atmosphère de violence latente, apprenant que le pouvoir ne se partage pas mais s’impose par la force. En 1547, à dix-sept ans, il décide de mettre fin à la régence. Il se fait couronner non plus comme grand-prince mais comme tsar (царь) – déformation slave de Caesar, titre impérial que ses ancêtres n’avaient pas osé revendiquer officiellement.
La Russie à la veille du règne d’Ivan IV
En soixante-dix ans, la principauté de Moscou est devenue un État centralisé de trois millions d’habitants environ, s’étendant sur près de trois millions de kilomètres carrés. Les institutions féodales ont été démantelées, les républiques urbaines abolies, les principautés rivales absorbées. Le pouvoir repose désormais sur un principe simple : un souverain autocrate qui gouverne sans partage, assisté d’une noblesse de service (дворя́не, dvoriane) qui tient ses terres en échange du service militaire et administratif.
Les Tatars (Татары) ne sont plus une menace existentielle mais restent un danger permanent au sud et à l’est, avec les khanats de Kazan (Каза́нь) et d’Astrakhan (Астраха́нь). À l’ouest, la rivalité avec la Lituanie et la Pologne (Поль́ша) structure les relations diplomatiques. La Russie commence à établir des contacts réguliers avec l’Europe occidentale, mais reste perçue comme une puissance lointaine et étrange, à mi-chemin entre l’Occident chrétien et l’Orient mongol.
Le jeune tsar Ivan IV hérite d’un appareil de pouvoir sans précédent dans l’histoire russe : une autocratie consolidée, un territoire unifié, une légitimité impériale fondée sur Byzance. Il en fera un usage qui transformera à jamais le rapport entre le souverain et ses sujets – mais cela appartient à une autre histoire.

