Ivan le Terrible : l'Opritchnina, quand un génie réformateur sombre dans la terreur
En 1547, un adolescent de seize ans se fait couronner « tsar de toutes les Russies » dans la cathédrale de l’Assomption du Kremlin. Dix-huit ans plus tard, ce même homme crée l’Опри́чнина (opritchninà), une police politique qui va terroriser son propre royaume pendant sept ans. Comment Ivan IV Vassiliévitch transforme-t-il la Moscovie en un État centralisé moderne tout en instaurant l’un des régimes de terreur les plus brutaux du XVIe siècle ?
Le couronnement qui change tout (janvier 1547)
Le 16 janvier 1547, Ivan Vassiliévitch franchit une étape révolutionnaire. Dans la cathédrale de l’Assomption (Успе́ние) à Moscou, le métropolite Macaire (Макáрий) ne le couronne pas comme « grand-prince » – titre traditionnel des souverains moscovites – mais comme tsar (царь), dérivé du latin « caesar ». Ce choix n’a rien d’anodin. Ivan revendique ainsi une filiation symbolique avec les empereurs byzantins et se place au-dessus des princes russes qui, jusqu’alors, le considéraient comme un simple primus inter pares.
Le jeune souverain a grandi dans un environnement de violence et de complots. Orphelin de père à trois ans, il assiste impuissant aux luttes sanglantes entre les familles Chouïski (Шу́йские) et Bielski (Бе́льские) pour contrôler le pouvoir. Ces années traumatisantes forgent chez lui une méfiance viscérale envers l’aristocratie des boyards (бояре, grands nobles).
Les réformes de la Rada élue (1549-1560)
Après son couronnement, Ivan s’entoure d’un cercle de conseillers réformateurs, la Rada élue (Избра́нная Рада́). Alexeï Adachev (Алексе́й Ада́шев), issu de la petite noblesse, et le prêtre Sylvestre (Сильве́стр) deviennent ses principaux collaborateurs. Ensemble, ils entreprennent une modernisation radicale de l’État moscovite.
En 1550, Ivan promulgue le Soudebnik (Судéбник), nouveau code de lois qui limite les abus des gouverneurs locaux et établit des procédures judiciaires plus claires. L’année suivante, il convoque le premier Zemski sobor (Земский собóр, « Assemblée de la terre »), une institution qui réunit boyards, clergé, marchands et représentants des villes. Cette innovation permet au tsar de contourner l’aristocratie traditionnelle en créant une nouvelle base de soutien politique.
La réforme militaire s’avère encore plus déterminante. Ivan crée les streltsy (стрельцы́), premiers corps d’infanterie permanents armés de mousquets, recrutés parmi les citadins et directement payés par le trésor royal. Ces unités, qui atteindront 12 000 hommes dans les années 1550, ne dépendent d’aucun boyard et jurent fidélité au tsar seul.
Les victoires s’enchaînent. En 1552, après un siège de six semaines, Kazan tombe. Quatre ans plus tard, Astrakhan capitule à son tour. La Volga, du nord au sud, devient russe. Ivan fait édifier la cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux sur la Place Rouge pour célébrer ces conquêtes.
Le tournant : la mort d’Anastasia (août 1560)
Le 7 août 1560, la tsarine Anastasia Romanovna (Анастаси́я Рома́новна) meurt à trente ans dans des circonstances qui alimentent immédiatement les rumeurs d’empoisonnement. Ivan, qui entretenait avec elle une relation exceptionnellement affectueuse pour l’époque, sombre dans un chagrin qui vire à la paranoïa. Les historiens contemporains comme Andreï Kourbski – alors encore proche du tsar – témoignent d’un changement radical dans son comportement.
Dans les mois qui suivent, Ivan écarte brutalement Adachev et Sylvestre. Le premier est envoyé en exil en Livonie où il meurt dans des conditions suspectes en 1561. Le second finit ses jours dans un monastère du Nord. Le tsar se convainc que ses anciens conseillers ont comploté pour tuer Anastasia. Cette conviction, sans doute délirante, marque le début d’une descente dans la méfiance systématique.
En avril 1564, Kourbski, gouverneur militaire en Livonie et l’un des plus brillants généraux russes, fuit en Lituanie. De là, il adresse à Ivan une lettre cinglante dénonçant l’exécution arbitraire de nombreux boyards. La trahison de son ancien compagnon d’armes confirme Ivan dans sa paranoïa : l’aristocratie tout entière conspire contre lui.
La création de l’Opritchnina (décembre 1564-janvier 1565)
Le 3 décembre 1564, Ivan quitte brusquement Moscou avec sa famille, ses trésors et ses icônes favorites. Il s’installe à Alexandrovskaïa sloboda, à cent kilomètres au nord-est de la capitale. De là, il envoie deux messages. Le premier, adressé au métropolite et aux boyards, les accuse de trahison et annonce son abdication. Le second, destiné au peuple de Moscou, affirme qu’il ne lui en veut pas et se retire seulement à cause de la perfidie des nobles.
La manœuvre est diaboliquement calculée. Paniqués à l’idée de perdre leur souverain légitime et craignant le chaos, les Moscovites supplient Ivan de revenir. Une délégation conduite par le métropolite Athanase (Афанáсий) se rend à Alexandrovsk. Ivan accepte de reprendre le trône, mais à une condition : pouvoir punir les traîtres à sa guise et réorganiser l’État selon son bon vouloir. Les délégués, pris au piège, acceptent.
En janvier 1565, Ivan institue l’Opritchnina (Опри́чнина). Le terme, dérivé de opritche (о́прич, « à part »), désigne traditionnellement la portion d’héritage réservée à la veuve. Ivan détourne ce concept pour créer un domaine personnel séparé du reste du royaume, la Zemchtchina (Земщи́на). L’Opritchnina comprend les terres les plus riches : régions autour de Moscou, routes commerciales vers le Nord, villes de Viazma, Kozelsk, plusieurs quartiers de la capitale elle-même.
Pour administrer et défendre ce domaine, Ivan recrute les opritchniki (опри́чники), qui deviendront tristement célèbres. Ces hommes, choisis initialement au nombre de mille puis portés à six mille, prêtent un serment terrible : renoncer à leurs liens familiaux, ne servir que le tsar, dénoncer toute conspiration. Ils portent un uniforme noir, attachent à leur selle une tête de chien et un balai – symboles de leur mission : mordre les ennemis du tsar et balayer la trahison.
La terreur s’abat sur la Russie (1565-1572)
L’Opritchnina ne tarde pas à montrer son vrai visage. En 1568, le métropolite Philippe (Фили́пп), ancien abbé du monastère des îles Solovki (Солове́цкие острова́), ose dénoncer publiquement les exactions des opritchniki. Dans la cathédrale de l’Assomption, il refuse de bénir Ivan et l’accuse d’avoir transformé la Russie en « royaume de terreur ».
La réponse du tsar est brutale. Philippe est arrêté, jugé pour hérésie dans une parodie de procès, déposé et enfermé dans un monastère à Tver (Тве́рь). En décembre 1569, un opritchnik, Malouta Skouratov – bras droit d’Ivan et symbole même de la terreur –, l’étrangle dans sa cellule.
Mais c’est Novgorod (Но́вгород) qui subit le châtiment le plus effroyable. En janvier 1570, convaincu que cette ville libre commerciale avec ses 30 000 habitants complote avec la Pologne, Ivan marche sur elle à la tête de 15 000 opritchniki. Le massacre dure cinq semaines. Les chroniques, même en tenant compte des exagérations possibles, décrivent une tuerie systématique. Les opritchniki pillent les églises, torturent les notables pour leur extorquer leurs richesses, noient des familles entières dans le Volkhov (Волхо́в). Ivan supervise personnellement certaines exécutions.
À son retour à Moscou en février 1570, le tsar organise une nouvelle purge spectaculaire. Sur la Place Rouge, il fait dresser dix-huit échafauds. Des centaines de personnes – boyards, fonctionnaires, marchands – sont torturées et exécutées. Certains sont bouillis vivants, d’autres découpés en morceaux. Ivan, vêtu de noir, assiste au spectacle avec ses fils et les opritchniki.
La terreur frappe au hasard. Ivan Fiodorovitch Mstislavski (Иван Фёдорович Mсти́славский), cousin du tsar et chef militaire respecté, est contraint de prendre l’habit monastique. Le prince Vladimir Andreïevitch (Влади́мир Андре́евич), cousin germain d’Ivan et héritier potentiel, est probablement empoisonné sur ordre du tsar en 1569.
L’effondrement et l’abolition (1571-1572)
L’Opritchnina révèle finalement son inefficacité catastrophique lors de l’invasion tatare de 1571. Le khan de Crimée (крымский хан) Devlet-Guireï (Девле́т-Гире́й) franchit les défenses russes et atteint Moscou. Les opritchniki, excellents pour terroriser des civils désarmés, se montrent incapables de défendre le royaume. La capitale brûle presque entièrement ; seul le Kremlin survit.
L’année suivante, une nouvelle armée tatare envahit la Russie. Cette fois, Ivan doit faire appel aux forces régulières de la Zemchtchina, commandées par des généraux qu’il avait humiliés. Le 30 juillet 1572, à la bataille de Molodi (Мóлоди), à cinquante kilomètres au sud de Moscou, les Tatars sont écrasés. La victoire revient aux streltsy et à l’armée traditionnelle, pas aux opritchniki.
Quelques mois plus tard, en septembre 1572, Ivan abolit officiellement l’Opritchnina. Il interdit même de prononcer ce mot sous peine de châtiment corporel. Les terres sont en théorie rendues à la Zemchtchina, bien que beaucoup restent dans le domaine personnel du tsar. La plupart des opritchniki sont intégrés dans l’armée régulière ou les administrations locales.
L’héritage contradictoire
Lorsqu’Ivan meurt le 18 mars 1584, il laisse un État profondément transformé. Le titre de tsar est désormais incontesté. L’administration centrale s’est développée avec les prikazy (приказы́), chancelleries spécialisées. Le pouvoir des boyards a été durablement brisé – la vieille aristocratie moscovite ne s’en remettra jamais vraiment.
Mais le prix de ces transformations est vertigineux. Des milliers de personnes ont été tuées. Des régions entières ont été dévastées. Le système des pomestia (поме́стья, domaines conditionnels accordés aux serviteurs du tsar en échange du service militaire), qui devait créer une nouvelle classe de serviteurs loyaux, a produit un chaos économique. Les paysans fuient massivement les terres épuisées par les réquisitions, accélérant l’évolution vers le servage qui sera codifié au siècle suivant.
L’Opritchnina elle-même, bien qu’abolie, a établi un précédent terrifiant : l’idée qu’un pouvoir d’État parallèle, au-dessus des lois, peut être légitime pour défendre le souverain contre des ennemis réels ou imaginaires. Sept ans de terreur ont gravé dans la mémoire russe cette possibilité : un régime de suspicion systématique où la dénonciation devient vertu et où la loyauté se mesure à la cruauté.
Ivan IV a effectivement créé l’autocratie moscovite moderne. Mais il l’a fondée autant sur les réformes administratives de sa jeunesse que sur les exécutions massives de sa maturité. Le tsarat russe naît ainsi marqué par cette dualité : une volonté de modernisation couplée à une méfiance paranoïaque envers toute limitation du pouvoir absolu.

