La guerre du Nord : comment Pierre le Grand transforma la Russie en puissance européenne
En novembre 1700, huit mille Suédois écrasent quarante mille Russes dans la neige de Narva. Le jeune roi Charles XII, dix-huit ans, humilie le tsar Pierre Ier sur le champ de bataille. L’Europe ricane : la Russie reste un pays barbare incapable de rivaliser avec les armées modernes. Vingt et un ans plus tard, en 1721, cette même Russie impose ses conditions à la Suède vaincue et devient la puissance dominante de la Baltique. La Grande Guerre du Nord (1700-1721) marque l’un des renversements les plus spectaculaires du XVIIIe siècle européen. Comment une défaite catastrophique se transforme-t-elle en triomphe stratégique ?
Trois royaumes contre le lion suédois
Au tournant du XVIIIe siècle, la Suède domine le nord de l’Europe comme un colosse. Depuis Gustave-Adolphe et la guerre de Trente Ans, elle contrôle la Baltique : les provinces baltes, l’Ingrie, la Carélie, une partie de la Poméranie allemande. Stockholm perçoit des droits de douane sur le commerce qui traverse cette mer intérieure. La Suède est une grande puissance, crainte et respectée.
Trois souverains ambitieux décident de briser cette hégémonie. Auguste II (А́вгуст II), électeur de Saxe fraîchement élu roi de Pologne, veut reconquérir la Livonie que les Suédois ont arrachée à la Pologne. Frédéric IV (Фре́дерик IV) de Danemark cherche à reprendre le Schleswig-Holstein et à affaiblir son rival scandinave. Pierre Ier de Russie rêve d’un accès à la mer Baltique, cette “fenêtre sur l’Europe” qui sortirait son pays de l’isolement. En 1699, ces trois monarques scellent secrètement une alliance antisuédoise.
Le piège se referme au printemps 1700. Le Danemark attaque le Holstein en mars. Auguste envahit la Livonie en février. Pierre, après avoir signé la paix avec l’Empire ottoman en août, déclare la guerre à la Suède et marche sur Narva. Les coalisés pensent prendre de vitesse le nouveau roi de Suède, Charles XII (Карл XII), qui n’a que dix-huit ans et semble inexpérimenté. Ils commettent une erreur fatale : ce jeune homme mince au regard froid est un génie militaire.
Narva : la leçon d’humilité russe
En novembre 1700, Pierre assiège Narva, forteresse suédoise sur la frontière balte, avec quarante mille hommes. Son armée est impressionnante par le nombre mais médiocre par la qualité. Les soldats russes portent encore des équipements disparates, beaucoup d’officiers sont incompétents, la discipline reste précaire. Pierre lui-même, peu confiant, quitte le camp quelques jours avant la bataille pour aller chercher des renforts en Novgorod.
Charles XII débarque en Estonie avec seulement huit mille soldats d’élite. Le 30 novembre 1700, dans une tempête de neige qui aveugle les Russes, il lance une attaque frontale contre le camp assiégeant. Les Suédois percent les lignes russes en plusieurs endroits. La panique gagne les régiments moscovites. Les mercenaires allemands au service de la Russie se rendent en masse. L’artillerie russe, pourtant supérieure en nombre, tombe aux mains de l’ennemi.
C’est un massacre. Les Russes perdent six mille hommes tués ou faits prisonniers, abandonnent toute leur artillerie, leurs drapeaux, leurs bagages. Seuls les deux régiments formés par Pierre à l’européenne, Preobrajénski et Semionovski, résistent avec discipline et couvrent la retraite. Charles XII capture quarante généraux russes. Les cours européennes se moquent ouvertement du tsar barbare battu par une poignée de Suédois. Le diplomate autrichien à Moscou écrit : “Les Russes ne seront jamais capables de faire la guerre à l’européenne.”
Pierre encaisse le choc sans se décourager. Il comprend la leçon de Narva : son armée doit être entièrement reconstruite. Il dira plus tard : “Les Suédois nous ont battus à Narva, c’est vrai. Mais ils nous ont appris à les vaincre.”
Pendant que Charles conquiert la Pologne, Pierre bâtit une armée
Charles XII commet alors une erreur stratégique majeure. Au lieu d’exploiter sa victoire et de marcher sur Moscou pendant que l’armée russe est désorganisée, il se détourne vers le sud. Auguste de Pologne lui semble un adversaire plus dangereux. Pendant six ans, de 1701 à 1706, le roi suédois poursuit les Saxons et les Polonais à travers la Pologne et la Lituanie. Il remporte victoire sur victoire, prend Varsovie et Cracovie, impose un roi fantoche sur le trône polonais. Il force finalement Auguste à abdiquer en 1706.
Pierre profite de ce répit inespéré. Il reconstruit son armée de fond en comble avec une énergie frénétique. Il crée de nouveaux régiments entraînés à la prussienne par des officiers étrangers. Il fait fondre les cloches des monastères pour couler des canons et remplacer l’artillerie perdue à Narva. Il ouvre des écoles militaires pour former des officiers russes compétents. Il impose un recrutement massif : un conscrit pour vingt foyers paysans. En quelques années, l’empire russe mobilise une armée permanente de plus de cent mille hommes.
Pendant que Charles est occupé en Pologne, Pierre grignote les possessions suédoises sur la Baltique. En 1702, il prend la forteresse de Nöteborg, qu’il rebaptise Chlisselbourg, “clé de la forteresse”. En 1703, il s’empare de la forteresse de Nienschanz à l’embouchure de la Néva. Sur ce terrain conquis, en mai 1703, il fonde Saint-Pétersbourg (Санкт-Петербу́рг), sa future capitale tournée vers l’Europe. En 1704, il prend Narva, effaçant l’humiliation de 1700, puis Dorpat.
Charles rage de voir les Russes grignoter ses possessions baltes, mais il ne peut se détourner de la Pologne tant qu’Auguste résiste. Ce n’est qu’en 1707, après avoir vaincu la Saxe et forcé Auguste à la paix, qu’il peut enfin marcher sur la Russie. Mais il a laissé à Pierre cinq années cruciales pour se préparer.
Poltava : le lion suédois brisé dans les steppes ukrainiennes
En janvier 1708, Charles XII quitte la Saxe à la tête de quarante-quatre mille soldats d’élite. Il traverse la Pologne et envahit la Russie, visant Moscou. Pierre applique la tactique de la terre brûlée : ses troupes reculent, détruisant récoltes et villages sur leur passage. Les Suédois avancent dans un désert. En septembre 1708, près du village de Lesnaya, un corps russe détruit le convoi de ravitaillement suédois : seize mille chariots partent en fumée. L’hiver approche. Charles, au lieu de se replier, décide de continuer vers le sud, en Ukraine.
Il compte sur l’alliance du hetman cosaque Ivan Mazepa (Ива́н Мазе́па), qui a promis de rallier l’Ukraine à la Suède. Mais Mazepa n’amène que quelques milliers de Cosaques au lieu des dizaines de milliers espérées. L’hiver 1708-1709 est l’un des plus rigoureux du siècle. Les soldats suédois meurent de froid et de faim dans les steppes gelées. Au printemps 1709, l’armée de Charles ne compte plus que vingt-quatre mille hommes épuisés. Le roi lui-même a été blessé au pied lors d’une escarmouche et ne peut plus monter à cheval.
En avril 1709, Charles assiège Poltava, petite ville fortifiée en Ukraine centrale. Pierre voit l’opportunité. Il marche au secours de la ville avec quarante-deux mille hommes et soixante-douze canons. Le 8 juillet 1709, l’affrontement décisif a lieu dans la plaine devant Poltava. Charles, transporté sur une civière, ordonne une attaque frontale contre les positions russes fortifiées. C’est un suicide tactique.
L’infanterie suédoise charge avec son courage habituel mais se heurte aux redoutes russes. L’artillerie de Pierre pilonne les lignes suédoises. Les régiments russes, bien entraînés, tiennent leurs positions et contre-attaquent méthodiquement. En quelques heures, l’armée suédoise est anéantie. Les Suédois perdent neuf mille hommes tués ou blessés, trois mille prisonniers. Les Russes ne déplorent que treize cents morts. C’est un désastre complet pour Charles XII.
Le roi s’enfuit vers le sud avec les débris de son armée, environ mille cinq cents cavaliers. Il franchit le fleuve Dniepr et se réfugie en territoire ottoman, à Bender en Moldavie. Les Suédois qui restent en Ukraine, commandés par le général Lewenhaupt, se rendent trois jours après la bataille. La bataille de Poltava marque le tournant de la guerre du Nord : la Suède cesse d’être invincible, la Russie devient une puissance militaire européenne de premier rang.
Douze années pour achever le lion blessé
Poltava brise la Suède mais ne termine pas la guerre. Charles XII reste en exil ottoman pendant cinq ans, tentant de convaincre le sultan de l’Empire ottoman d’attaquer la Russie. En 1711, il réussit : la Turquie déclare la guerre à Pierre. Le tsar marche imprudemment vers le sud et se fait encercler sur le fleuve Prout en Moldavie avec son armée. Il doit signer une paix humiliante, rendant Azov aux Ottomans. C’est l’un des rares revers de Pierre après Poltava.
Mais la coalition antisuédoise renaît de ses cendres. Le Danemark rejoint la guerre en 1709, la Saxe en 1709, la Prusse en 1715, le Hanovre en 1715. La Suède, épuisée, doit combattre sur tous les fronts. Charles XII rentre finalement en Suède en 1714 et tente désespérément de renverser la situation. En 1718, il envahit la Norvège danoise et meurt d’une balle dans la tête au siège de Fredriksten. Sa mort marque la fin des ambitions suédoises.
Pierre domine désormais la Baltique. Sa flotte, inexistante en 1700, compte maintenant quarante-huit vaisseaux de ligne. Elle remporte des victoires navales contre les Suédois à Hanko en 1714 et à Grengam en 1720. Les troupes russes débarquent sur les côtes suédoises, pillant et incendiant pour forcer Stockholm à la paix. En 1720, la Suède épuisée demande la paix. Les négociations aboutissent au traité de Nystad (Ни́штадтский мир) signé le 10 septembre 1721.
La Baltique devient un lac russe
Le traité de Nystad transforme radicalement la carte du nord de l’Europe. La Russie annexe l’Ingrie, l’Estonie, la Livonie et une partie de la Carélie. Elle obtient un accès direct à la mer Baltique avec des ports en eau profonde comme Reval (aujourd’hui Tallinn) et Riga. Saint-Pétersbourg, fondée en 1703 sur des terres conquises, devient officiellement la nouvelle capitale de l’empire russe en 1712. La “fenêtre sur l’Europe” est grande ouverte.
La Suède perd ses provinces baltes mais conserve la Finlande. Surtout, elle cesse d’être une grande puissance. De royaume dominant la Baltique, elle devient un État de second rang. Son armée, autrefois réputée invincible, a été saignée à blanc : près de deux cent mille hommes perdus en vingt et un ans de guerre. La population suédoise, environ deux millions d’habitants, met des décennies à se relever de cette catastrophe démographique.
En Russie, Pierre célèbre la victoire en grande pompe. Le Sénat lui décerne le titre d’empereur (импера́тор) et les surnoms de “Grand” (Вели́кий) et de “Père de la Patrie” (Оте́ц Оте́чества). L’empire russe entre officiellement dans le concert des grandes puissances européennes. Les cours occidentales, qui se moquaient de la Russie en 1700, doivent désormais compter avec elle. Les mariages dynastiques suivent : des princesses russes épousent des princes allemands, des nobles baltes entrent au service du tsar.
L’équilibre géopolitique du nord de l’Europe est bouleversé pour deux siècles. La Prusse et la Russie deviennent les puissances montantes, tandis que la Suède et la Pologne déclinent. La Baltique, autrefois contrôlée par Stockholm, devient progressivement un lac russe. Cette domination russe sur la Baltique ne sera remise en question qu’au XXe siècle, après la révolution de 1917.
Une victoire construite sur la persévérance et le sang
La Grande Guerre du Nord démontre qu’une défaite initiale ne détermine pas l’issue finale d’un conflit long. Pierre Ier encaisse l’humiliation de Narva en 1700 et transforme son armée primitive en force moderne. Charles XII gagne toutes les batailles jusqu’à Poltava mais perd la guerre par excès de confiance et rigidité stratégique. La Russie triomphe par sa capacité à mobiliser des ressources humaines immenses, à apprendre de ses erreurs et à persévérer malgré les revers.
Cette guerre coûte cher à tous les belligérants. La Russie perd peut-être quatre cent mille hommes, principalement paysans conscrits morts de maladie, de froid ou d’épuisement dans les travaux de fortification. La Suède perd proportionnellement davantage : près de dix pour cent de sa population masculine. Les provinces baltes sont dévastées par vingt ans de combats incessants. La Pologne sort encore plus affaiblie, déchirée entre factions pro-russes et pro-suédoises.
La guerre du Nord marque l’entrée fracassante de la Russie dans la géopolitique européenne du XVIIIe siècle. Le pays qui n’était qu’une vague menace orientale devient un acteur incontournable. Cent ans plus tard, l’armée russe défilera dans Paris après avoir vaincu Napoléon. Les racines de cette puissance militaire se trouvent dans les champs de bataille de la guerre du Nord, de l’humiliation de Narva en 1700 au triomphe de Poltava en 1709.