Un guerrier Mongol.

Des Vikings aux Mongols : L'épopée de la Rus' médiévale


Au IXe siècle, sur les immenses plaines de l’Est européen, naît un État qui va rayonner pendant quatre siècles : la Rus’ de Kiev (Русь).

Ses princes tissent des alliances avec toutes les cours d’Europe, ses marchands commercent de la Baltique à Constantinople, et ses villes rivalisent en splendeur avec les capitales occidentales. Puis, au XIIIe siècle, l’invasion mongole transforme profondément cette civilisation. Retour sur une époque fascinante et méconnue de l’histoire européenne.

Les origines varègues de la Rus’

L’histoire commence de façon surprenante, au IXᵉ siècle, sur les immenses fleuves qui traversent les plaines de l’Est européen. Selon la célèbre Chronique des temps passés (Пове́сть временны́х лет), rédigée par les moines du XIIᵉ siècle, les tribus slaves et finno-ougriennes de la région vivaient dans un chaos permanent. Épuisées par leurs querelles incessantes, elles auraient pris une décision audacieuse : faire appel à des guerriers-marchands scandinaves, les Varègues, pour rétablir l’ordre.

En 862, un chef varègue nommé Riourik (Рю́рик) s’installe à Novgorod et fonde une dynastie. Contrairement aux raids vikings qui terrorisaient l’Europe occidentale, ces guerriers du Nord adoptent une stratégie différente : ils s’intègrent aux populations locales, épousent des femmes slaves et fondent un pouvoir stable. Ils comprennent rapidement que la véritable richesse ne réside pas dans le pillage, mais dans le commerce organisé.

Leur grand projet consiste à sécuriser la fameuse route « des Varègues aux Grecs », un gigantesque axe fluvial qui relie la froide mer Baltique à la riche Constantinople. En 882, le successeur de Riourik, le prince Oleg (Оле́г), déplace le centre du pouvoir vers le sud, à Kiev, idéalement située sur les rives du Dniepr. La ville devient rapidement la « mère des villes russes », carrefour commercial entre le monde scandinave, byzantin et oriental.

Le règne de Iaroslav le Sage : Kiev au XIᵉ siècle

Le XIᵉ siècle marque l’apogée de la Rus’ de Kiev, notamment sous le règne de Iaroslav le Sage (Яросла́в Му́дрый, 1019-1054). À cette époque, Kiev n’a rien à envier aux plus grandes capitales européennes – bien au contraire. Les chroniqueurs de l’époque décrivent une cité somptueuse ornée de plusieurs centaines d’églises aux coupoles dorées, de riches bibliothèques et de palais majestueux, qui compte parmi les plus grandes villes d’Europe.

Iaroslav fait de son règne un âge d’or culturel et juridique. Il promulgue la Justice russe (Ру́сская Пра́вда), le premier code de lois écrit de la Rus’, qui réglemente tout, des amendes pour vol jusqu’aux droits successoraux. Il ordonne la construction de la majestueuse cathédrale Sainte-Sophie de Kiev (Софи́я Кие́вская), chef-d’œuvre architectural conçu pour rivaliser en beauté avec la basilique Sainte-Sophie de Constantinople.

Mais c’est peut-être sur le plan diplomatique que le prestige de Kiev se révèle le plus éclatant. Les plus grands souverains d’Europe cherchent à s’allier à la famille du prince. Ses filles deviennent reines dans toute l’Europe : Élisabeth (Елизаве́та) épouse le roi de Norvège Harald III, Anastasia (Анастаси́я) devient reine de Hongrie. L’exemple le plus célèbre pour nous, Français, reste celui d’Anne de Kiev (Анна Яросла́вна), qui épouse le roi de France Henri Iᵉʳ en 1051.

Les historiens nous racontent qu’Anne arrive à la cour de France avec une culture bien supérieure à celle de son nouvel entourage : elle sait lire et écrire (ce qui n’est pas le cas de son mari !), signe les documents officiels en alphabet cyrillique, et introduit même le prénom « Philippe » à la cour de France – son fils deviendra Philippe Iᵉʳ.

Novgorod : une république marchande au nord

Pendant que Kiev brille sous l’autorité de ses princes, une autre ville suit un chemin politique radicalement différent : Novgorod la Grande. Cette cité du nord invente une forme de gouvernement unique dans l’Europe médiévale : une véritable république marchande où le pouvoir n’appartient pas exclusivement au prince, mais aussi au vétché (ве́че), une assemblée populaire qui réunit les citoyens libres.

Le vétché possède des pouvoirs extraordinaires pour l’époque : il peut élire ou renvoyer le prince, décider de la guerre ou de la paix, et juger les crimes majeurs. Le prince n’est en réalité qu’un chef militaire embauché, souvent originaire d’une autre ville. S’il déplaît, l’assemblée le congédie sans ménagement : « Va-t-en, prince, nous ne voulons plus de toi ! »

La prospérité de Novgorod repose sur le commerce. Membre de la puissante Ligue hanséatique allemande, elle exporte vers l’Occident des fourrures précieuses, du miel, de la cire et du bois. En retour, elle importe des draps flamands, du sel et des métaux.

Mais ce qui fascine le plus les historiens, c’est le niveau d’éducation exceptionnel de cette société. Les archéologues ont découvert à Novgorod plus d’un millier de lettres sur écorce de bouleau, documents datant du XIᵉ au XVᵉ siècle. On y trouve de tout : des lettres d’amour, des devoirs d’écoliers, des contrats commerciaux, des listes de courses, des plaintes entre voisins… Ces trouvailles prouvent qu’à Novgorod, même les artisans et les femmes savaient lire et écrire – une situation exceptionnelle pour l’époque, y compris en Europe occidentale.

Guerriers Mongols à Cheval au galop

L’invasion mongole de 1237-1240

Et puis, tout s’effondre. En 1237, un ouragan de fer et de feu déferle sur la Rus’. Batu Khan (Баты́й-ха́н), petit-fils du redoutable Gengis Khan, lance la Horde d’Or (Золота́я Орда́) à la conquête de l’Est européen. Les principautés russes, affaiblies par leurs divisions internes et leurs querelles dynastiques, tombent les unes après les autres comme des dominos.

En décembre 1237, la cité de Riazan est la première à tomber après un siège de cinq jours. La ville est entièrement détruite, sa population massacrée. Puis c’est au tour de Moscou, encore un modeste bourg, et de Vladimir, capitale de la principauté la plus puissante, qui brûle en février 1238. L’armée russe, pourtant courageuse, ne peut rien contre la mobilité et l’organisation militaire mongole.

En 1240, c’est le tour de Kiev, le symbole même de la civilisation russe. Après un siège terrible, la ville tombe. Les chroniqueurs rapportent que la population est presque intégralement massacrée ou réduite en esclavage. La splendide cathédrale Sainte-Sophie survit miraculeusement, mais la ville jadis resplendissante n’est plus qu’un champ de ruines fumantes.

Une seule grande cité échappe à la destruction : Novgorod. Trop au nord, protégée par ses marécages et l’hiver russe, elle négocie sa soumission sans combattre. Son jeune prince, Alexandre Nevski (Алекса́ндр Не́вский), devient une figure complexe et controversée : héros national pour avoir vaincu les Suédois sur la Neva (Нева́) en 1240 et les chevaliers teutoniques sur le lac gelé de Peïpous en 1242, il est aussi celui qui accepte de devenir vassal des Mongols pour préserver sa ville. Un choix pragmatique qui sauvera Novgorod.

La période de vassalité mongole (1240-1480)

Pendant plus de deux siècles, de 1240 à 1480, les principautés russes vivent sous le joug mongol. Contrairement à d’autres régions conquises, la Rus’ n’est pas physiquement occupée : les Mongols préfèrent un système de vassalité indirect. Mais les princes russes doivent régulièrement faire le voyage jusqu’à Saraï (Сара́й), capitale de la Horde sur la Volga, pour recevoir un iarlyk (ярлы́к), l’autorisation officielle de régner accordée par le Khan. Ils doivent aussi payer un tribut annuel écrasant, le vykhod (вы́ход), collecté par les fonctionnaires mongols.

Cette période coupe tragiquement la Rus de l’Europe occidentale au moment précis où celle-ci connaît ses plus grands bouleversements : la Renaissance italienne, les cathédrales gothiques, les universités, l’essor des villes… Tout ce bouillonnement culturel se fait sans les Russes, isolés à l’Est.

Mais le joug mongol transforme aussi profondément la société russe. Le système politique devient plus autoritaire, calqué sur le modèle mongol. Les princes apprennent à gouverner avec une main de fer. Et surtout, un petit village autrefois insignifiant profite habilement de la situation : Moscou.

Les princes de Moscou se font les fidèles collecteurs d’impôts pour le compte des Mongols, accumulant ainsi pouvoir et richesses. En 1380, le prince Dmitri Donskoï remporte une victoire symbolique majeure au champ de Koulikovo (Кулико́во по́ле), prouvant que les Mongols ne sont pas invincibles. Mais il faut attendre un siècle de plus pour la libération définitive.

En 1480, Ivan III, surnommé « le Grand », met fin à plus de deux siècles de domination lors de la célèbre « grande halte sur la rivière Ougra ». Les deux armées se font face pendant des semaines, puis les Mongols, affaiblis par leurs propres divisions internes, se retirent sans combattre. La Rus est enfin libre.

Couverture du livre Le Russe pour les Débutants Niveau A1 - Philippe de Foy
Le Russe pour les Débutants A1
Couverture du livre Le Russe pour les Débutants Niveau A2 - Philippe de Foy
Le Russe pour les Débutants A2