Illustration : Le Temps des Troubles en Russie (1598-1613) : Faux tsars, famine et invasions

Le Temps des Troubles en Russie (1598-1613) : Faux tsars, famine et invasions


Quand la Russie faillit disparaître : quinze années de chaos qui forgèrent la méfiance russe envers l’anarchie.

Comment un empire qui vient d’achever la conquête de la Sibérie peut-il, en quinze ans à peine, se retrouver au bord de la désintégration totale ? Entre 1598 et 1613, la Russie connaît le Temps des Troubles (Смýтное врéмя), une période où tous les repères s’effondrent simultanément : la dynastie s’éteint, trois imposteurs se proclament tsar, les Polonais occupent le Kremlin, les Suédois prennent Novgorod, la famine tue le tiers de la population. Pendant quinze années, personne ne sait vraiment qui gouverne la Russie — ni même si la Russie existe encore.

La mort d’un enfant qui ébranle un empire

Le 15 mai 1591, dans la petite ville d’Ouglitch au bord de la Volga, le tsarévitch Dmitri (Дми́трий), huit ans, meurt dans des circonstances troubles. Fils cadet d’Ivan le Terrible, l’enfant se trouve en exil avec sa mère depuis que son demi-frère Fiodor (Фёдор) règne à Moscou. La version officielle parle d’une crise d’épilepsie : Dmitri joue au couteau avec des camarades quand il tombe et se tranche la gorge. La mère de l’enfant hurle au meurtre. Une foule furieuse massacre les présumés assassins. Une commission d’enquête dirigée par Vassili Chouïski conclut à l’accident.

Personne n’y croit vraiment. Les rumeurs désignent Boris Godounov, le beau-frère du tsar Fiodor qui gouverne en réalité le pays. Fiodor, pieux et simple d’esprit, passe ses journées à sonner les cloches des églises. C’est Boris, fin politique et administrateur efficace, qui tient les rênes. Avec la mort de Dmitri disparaît le dernier héritier mâle de la dynastie des Riourikides (Рю́риковичи) qui règne depuis sept siècles. Quand Fiodor meurt sans enfant en 1598, la lignée s’éteint. Un tsar élu, Boris Godounov, monte sur le trône — fait inédit qui ébranle la légitimité même du pouvoir.

Les années de cendre et de faim

Boris règne bien au début. Il envoie des jeunes nobles étudier en Europe, encourage le commerce, maintient la paix avec la Pologne et la Suède. Mais en 1601, le climat bascule. Les pluies d’été ne cessent pas. Les récoltes pourrissent sur pied. L’hiver arrive tôt, brutal. L’été suivant, nouveau gel en plein mois d’août. Pendant trois années consécutives, les moissons sont perdues. La Russie plonge dans une famine d’une ampleur inédite.

Dans les campagnes, on mange l’écorce des arbres, puis l’herbe, puis on ne mange plus. Les paysans fuient les domaines, errent sur les routes. Des bandes de brigands surgissent partout. À Moscou, les cadavres s’entassent dans les rues. Boris ouvre les greniers du tsar, organise des distributions de grain, lance des travaux publics pour employer les affamés. Rien n’y fait. On parle de deux millions de morts — le tiers de la population. Dans un pays profondément orthodoxe, cette catastrophe ne peut être qu’un châtiment divin. Le tsar élu paie pour un crime qu’on lui attribue : le meurtre de l’enfant Dmitri, douze ans plus tôt.

Le premier imposteur surgit de Pologne

En 1603, un jeune homme se présente à la cour du magnat polonais Adam Vichnevetski (Адам Ви́шневецкий). Il affirme être le tsarévitch Dmitri, miraculeusement sauvé du massacre d’Ouglitch. L’histoire qu’il raconte tient debout : un serviteur dévoué aurait substitué un autre enfant à sa place. Dmitri se serait caché pendant douze ans avant de fuir en Pologne. Vichnevetski et d’autres nobles polonais voient immédiatement l’opportunité : installer un tsar qui leur devra tout.

Ce Faux Dmitri est probablement Grigori Otrépiev, un ancien moine défroqué. Peu importe. Il connaît des détails sur la cour moscovite, parle avec assurance, séduit par son charme. Il se convertit au catholicisme en secret, promet de réunir l’Église orthodoxe avec Rome, épouse en cachette la fille d’un noble polonais. En octobre 1604, il franchit la frontière avec une petite armée de mercenaires polonais et de cosaques.

L’accueil le stupéfie. Ville après ville se rallie à lui. Les paysans affamés voient en lui le tsar légitime, celui qui mettra fin au châtiment divin. Les armées de Boris fondent ou désertent. En avril 1605, alors que l’imposteur approche de Moscou, Boris Godounov meurt brutalement — peut-être empoisonné, peut-être foudroyé par une attaque. Son fils Fiodor, seize ans, règne quelques semaines avant d’être étranglé avec sa mère. Le 20 juin 1605, le Faux Dmitri entre dans Moscou en triomphateur. La foule l’acclame.

Un règne de onze mois et un mariage fatal

Le nouveau tsar surprend tout le monde. Énergique, intelligent, il gouverne avec une étonnante compétence. Il réduit les impôts, amnistie des exilés, modernise l’administration. Mais il commet des imprudences. Il garde autour de lui des mercenaires polonais qui pillent et provoquent les Moscovites. Il néglige les jeûnes orthodoxes, mange du veau — viande suspecte pour les Russes. Il refuse de faire la sieste après le déjeuner, habitude sacrée des tsars. Ces détails s’accumulent, alimentent les doutes.

L’erreur fatale survient en mai 1606. Dmitri épouse publiquement Marina Mnichek (Мари́на Мнишек), une catholique polonaise. Des milliers de nobles polonais envahissent Moscou pour les noces. Ils se conduisent en conquérants, boivent, se battent dans les rues. Le boyard Vassili Chouïski — celui qui avait enquêté sur la mort de Dmitri quinze ans plus tôt — organise un coup d’État. À l’aube du 17 mai 1606, des conjurés pénètrent dans le Kremlin au son des cloches. Dmitri tente de s’enfuir par une fenêtre, se fracasse au sol. Les conjurés l’achèvent. Son cadavre, exposé sur la Place Rouge avec un masque de bouffon, est brûlé. Ses cendres sont chargées dans un canon et tirées vers l’ouest, en direction de la Pologne d’où il est venu.

L’anarchie s’installe

Vassili Chouïski se fait proclamer tsar par une assemblée de boyards. Mais son autorité ne dépasse pas Moscou. Dans le sud, un ancien esclave nommé Ivan Bolotnikov lève une armée hétéroclite de serfs révoltés, de cosaques et de nobles mécontents. Il assiège Moscou pendant des mois avant d’être vaincu et exécuté. À peine cette révolte est-elle écrasée qu’un deuxième Faux Dmitri apparaît en 1607.

Celui-ci, dont personne ne connaît l’identité réelle, s’installe à Touchino, un village à quinze kilomètres de Moscou. Il y crée une cour rivale complète avec ses boyards, son patriarche, son armée. Marina Mnichek, veuve du premier imposteur, le reconnaît comme son mari — miracle ou cynisme politique. La Russie se retrouve avec deux tsars, deux gouvernements, deux administrations qui lèvent des impôts sur les mêmes territoires. Les populations ne savent plus à qui obéir. La guerre civile devient totale.

En 1609, le roi de Pologne Sigismond III décide d’intervenir directement. Il assiège Smolensk, clé de la route vers Moscou. Vassili Chouïski appelle les Suédois à l’aide, leur cédant des territoires au nord. La Pologne et la Suède, ennemies héréditaires, se retrouvent ainsi toutes deux en guerre sur le sol russe. Le deuxième Faux Dmitri fuit Touchino déguisé en paysan quand les Polonais approchent. Il sera assassiné par un de ses propres gardes tatars en décembre 1610.

L’occupation étrangère

En juillet 1610, les boyards moscovites renversent Vassili Chouïski et le forcent à prendre l’habit de moine. Ils proposent la couronne au fils de Sigismond, le prince Vladislav (Владисла́в), quinze ans, à condition qu’il se convertisse à l’orthodoxie. Sigismond accepte — mais c’est lui qui veut régner. En septembre 1610, les troupes polonaises entrent dans Moscou. Le Kremlin est occupé par une garnison étrangère. Smolensk tombe en juin 1611 après un siège de vingt et un mois. Les Suédois prennent Novgorod. La Russie n’existe plus comme État indépendant.

Des bandes armées de toutes nationalités parcourent le pays. Des aventuriers polonais, suédois, allemands se taillent des fiefs personnels. Les cosaques pillent sans distinction. Certaines villes changent de maître cinq ou six fois en quelques mois. Les paysans se terrent ou fuient dans les forêts. La population de certaines régions chute de moitié. L’effondrement paraît irréversible.

La résistance nationale s’organise

C’est du nord que vient le sursaut. En septembre 1611, un boucher de Nijni Novgorod (Ни́жний Нóвгород), Kouzma Minine, lance un appel à former une milice pour libérer Moscou. Il convainc les habitants de donner le tiers de leurs biens pour équiper une armée. Un boyard de trente-deux ans, le prince Dmitri Pojarski, prend le commandement militaire. Pendant des mois, ils rassemblent des forces, recrutent dans les villes de la Volga, organisent un gouvernement provisoire.

En août 1612, la milice de Minine et Pojarski arrive sous les murs de Moscou. Les Polonais tiennent le Kremlin mais manquent de ravitaillement. Le siège dure des mois. Dans le Kremlin affamé, les assiégés mangent d’abord les chevaux, puis les chiens, puis les cadavres. Le 4 novembre 1612, les milices russes prennent d’assaut la forteresse de Kitaï-gorod (Кита́й-го́род) adjacente au Kremlin. Cinq jours plus tard, les Polonais capitulent. Moscou est libérée.

Mais qui va régner ? Le pays n’a plus de tsar depuis deux ans. En janvier 1613, un Zemski sobor (Земский собóр), une assemblée de la terre représentant toutes les classes sociales, se réunit à Moscou. Sept cents délégués venus de tout le pays débattent pendant des semaines. Ils écartent les candidats étrangers, les boyards trop compromis, les aventuriers. Le 21 février 1613, ils élisent Mikhaïl Fiodorovitch Romanov (Михаи́л Фёдорович Романóв), seize ans, petit-neveu du tsar Ivan le Terrible par sa première femme.

Les derniers soubresauts

L’élection de Mikhaïl ne met pas fin au chaos instantanément. Le jeune tsar doit d’abord être retrouvé : il se cache avec sa mère dans un monastère près de Kostroma (Костромá), terrorisé à l’idée de monter sur ce trône maudit. Des bandes polonaises le traquent pour l’assassiner. Un paysan nommé Ivan Soussanine (Ива́н Сусáнин) les égare dans une forêt marécageuse où ils périssent de froid — exploit qui entrera dans la légende nationale.

Même couronné, Mikhaïl contrôle à peine le territoire autour de Moscou. Il faut encore trois années de combats acharnés pour chasser les dernières garnisons polonaises et suédoises. La paix avec la Suède est signée en 1617 : la Russie perd l’accès à la Baltique. La paix avec la Pologne vient en 1618 : Smolensk et d’autres villes occidentales restent polonaises. Mais l’essentiel est préservé : un État russe indépendant existe à nouveau, unifié sous une dynastie qui régnera trois siècles.

Quinze années qui changèrent tout

Quand le calme revient vers 1620, la Russie qui émerge du Temps des Troubles n’est plus celle d’avant 1598. Le servage s’est durci : les paysans, qui avaient profité du chaos pour fuir les domaines, sont désormais attachés à la terre par des lois plus strictes. Le pouvoir du tsar, contesté pendant quinze ans, se reconstruit sur des bases plus autoritaires. Les boyards, l’ancienne noblesse traditionnelle, ont perdu de leur superbe face à une petite noblesse de service qui a sauvé le pays.

Le Temps des Troubles laisse dans la mémoire collective russe une terreur durable de l’absence de pouvoir. Pendant quinze ans, les Russes ont vécu le cauchemar de l’anarchie totale : famine, guerre civile, invasions, imposteurs. Cette expérience forge une méfiance profonde envers tout ce qui pourrait ébranler l’ordre établi. La stabilité, même au prix de la liberté, devient une valeur cardinale. Les milices de Minine et Pojarski, célébrées comme sauveurs de la nation, montrent aussi qu’en l’absence de pouvoir central, c’est le peuple organisé qui a préservé l’État. Un paradoxe dont les conséquences se déploieront pendant des siècles.

Couverture du livre Le Russe pour les Débutants Niveau A1 - Philippe de Foy
Le Russe pour les Débutants A1
Couverture du livre Le Russe pour les Débutants Niveau A2 - Philippe de Foy
Le Russe pour les Débutants A2