Illustration : Les vieux-croyants russes : le grand schisme orthodoxe de 1666

Les vieux-croyants russes : le grand schisme orthodoxe de 1666


Comment corriger quelques gestes liturgiques provoqua la plus grande fracture religieuse de l’histoire russe

En 1666, dans une cellule de Moscou, un prêtre aux cheveux hirsutes trace des lignes enflammées sur un parchemin. L’archiprêtre Avvakoum Petrov (Аввакýм Петрóв) rédige son autobiographie, premier texte de ce genre en langue russe. Dehors, l’Église orthodoxe le condamne comme hérétique. Son crime ? Refuser de modifier la façon dont les fidèles font le signe de croix. Cette querelle en apparence dérisoire déchire la Russie en deux camps irréconciliables et provoque des dizaines de milliers de morts. Comment une réforme liturgique destinée à unifier l’Église orthodoxe produit-elle le schisme le plus profond de son histoire ?

Une Église russe isolée et fière de ses particularités

Au début du XVIIe siècle, l’Église orthodoxe russe célèbre ses offices selon des rituels qui se sont éloignés, au fil des siècles, des pratiques grecques originelles. Les fidèles font le signe de croix avec deux doigts, prononcent Isous (Исýс) au lieu de Iisous (Иисýс) pour le nom de Jésus, et effectuent les processions religieuses dans le sens du soleil. Ces particularités russes ne dérangent personne : après la chute de Constantinople en 1453, Moscou se considère comme la “Troisième Rome”, gardienne de la vraie foi orthodoxe.

Mais dans les années 1640, un groupe de réformateurs zélés autour du tsar Alexis Mikhaïlovitch (Алексéй Михáйлович) constate que les livres liturgiques russes fourmillent d’erreurs de copie accumulées depuis des siècles. Le jeune prêtre Avvakoum fait partie de ce cercle des zélateurs de la piété. Tous veulent purifier les pratiques religieuses. L’ironie de l’histoire : Avvakoum combat bientôt contre ceux-là mêmes qui partageaient initialement son désir de réforme.

Nikon déclenche la tempête (1652-1658)

En 1652, Alexis nomme son ami Nikon (Никóн) patriarche de Moscou. Cet ancien moine au tempérament autoritaire se lance immédiatement dans une réforme radicale. Son objectif : harmoniser les pratiques russes avec celles des Grecs, qu’il considère comme plus pures et plus anciennes. En 1653, il publie un décret qui modifie des gestes et des mots transmis depuis des générations.

Les changements semblent minuscules. Le signe de croix doit désormais se faire avec trois doigts au lieu de deux. Le nom de Jésus s’écrit avec deux “i”. Les processions tournent dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Les alléluias (аллилýйя) se répètent trois fois au lieu de deux. Mais pour des millions de Russes, ces modifications touchent au sacré. Comment des pratiques transmises par les ancêtres depuis le baptême de la Rus’ (Русь) en 988 pourraient-elles être erronées ?

Nikon ne se contente pas de décréter : il impose. Ses émissaires parcourent le pays pour brûler les anciens livres liturgiques et arrêter les prêtres récalcitrants. L’archiprêtre Avvakoum, qui refuse de se soumettre, est exilé en Sibérie en 1653. D’autres opposants subissent le même sort. Le patriarche, certain de détenir la vérité, écrase toute résistance.

”Plutôt brûler que plier” : la résistance s’organise

L’exil ne fait pas taire Avvakoum. Depuis la Sibérie orientale où il survit dans des conditions épouvantables, il écrit des lettres incendiaires qui circulent clandestinement. Pour lui et ses partisans, les réformes de Nikon ne corrigent pas des erreurs : elles trahissent la vraie foi. Modifier le signe de croix à deux doigts, c’est rejeter le symbole des deux natures du Christ, divine et humaine. Accepter les innovations grecques, c’est se soumettre à une Église compromise avec les Turcs ottomans.

Les vieux-croyants (старообря́дцы), littéralement “ceux qui gardent l’ancienne foi”, se multiplient dans toutes les couches de la société. Des boyards influents, des moines prestigieux, des marchands, des artisans, des paysans refusent les nouveaux rituels. La nonne boïarine Morozova (боя́рыня Морóзова), proche de la famille impériale, devient l’une des figures de la résistance. Arrêtée en 1671, elle meurt de faim dans une prison souterraine en 1675, refusant jusqu’au bout de lever trois doigts pour le signe de croix.

Le mouvement ne possède pas d’organisation centralisée, mais partage une conviction : les réformes de Nikon annoncent l’arrivée de l’Antéchrist (Антихри́ст). Les vieux-croyants s’appuient sur les textes apocalyptiques pour interpréter les événements : le patriarche hérétique, le tsar qui le soutient, la persécution des vrais croyants, tout correspond aux prophéties de la fin des temps.

Le feu purificateur : quand la persécution mène au suicide collectif

En 1666-1667, un concile de l’Église russe condamne définitivement les anciennes pratiques et anathématise ceux qui s’y accrochent. Avvakoum, ramené de Sibérie pour être jugé, refuse de se rétracter. On le renvoie en exil, cette fois au monastère-forteresse de Pustozersk (Пустозéрск), au-delà du cercle polaire. Il y écrit son autobiographie, texte d’une puissance littéraire exceptionnelle qui fait de lui un martyr vivant.

La répression s’intensifie sous le tsar Fédor III (Фëдор III) et surtout sous Pierre le Grand (Пëтр I). Les vieux-croyants qui refusent de se soumettre perdent leurs droits civiques, paient des taxes doubles, voient leurs enfants enlevés pour être “rééduqués”. Face à cette persécution, certaines communautés choisissent une issue terrible : l’auto-immolation collective (самосожжéние).

Entre 1670 et 1690, des milliers de vieux-croyants se barricadent dans des églises en bois ou des isbas (избы́, maisons traditionnelles) et y mettent le feu. Hommes, femmes et enfants préfèrent brûler vifs plutôt que d’accepter la “foi de l’Antéchrist”. En 1679, dans le monastère de Paleoostrov (Палеóстров) sur le lac Onega (Онéга), 2 700 personnes périssent ainsi. Ces immolations collectives marquent l’apogée du schisme : pour les vieux-croyants radicaux, le monde ancien a pris fin et seule une mort purificatrice peut sauver les âmes.

En 1682, Avvakoum et ses derniers compagnons de Pustozersk sont brûlés sur ordre du tsar. Le pouvoir espère décapiter le mouvement. C’est l’effet inverse qui se produit : l’archiprêtre devient un saint martyr dont les écrits circulent sous le manteau pendant des siècles.

La survie dans les marges de l’empire

Les vieux-croyants qui échappent à la mort ou à la conversion forcée organisent leur survie. Certains fuient vers les régions reculées : les forêts du Nord, la Sibérie, les montagnes de l’Oural (Оурáл), les confins de l’empire où l’autorité du tsar pèse moins lourd. D’autres s’exilent hors de Russie, en Pologne-Lituanie, dans les Balkans, jusqu’en Turquie ottomane.

Ces communautés développent des modes de vie à part. Refusant les prêtres ordonnés par l’Église officielle qu’ils considèrent comme hérétique, certains groupes, les sans-prêtres (беспоповцы́), organisent des offices sans clergé. D’autres, les avec-prêtres (поповцы́), recherchent des prêtres ordonnés avant le schisme ou ralliés à leur cause. Les vieux-croyants maintiennent rigoureusement les anciens rituels, portent la barbe que Pierre le Grand interdit, refusent le tabac et l’alcool, conservent les vêtements traditionnels.

Paradoxalement, cette marginalisation favorise leur développement économique. Exclus des fonctions officielles, les vieux-croyants se consacrent au commerce et à l’artisanat. Au XVIIIe et XIXe siècles, nombre d’entre eux deviennent de riches marchands, financent des industries textiles, participent activement à la modernisation économique de la Russie tout en rejetant sa modernisation religieuse et culturelle.

Un schisme qui ne cicatrise jamais

Le schisme (Раскóл) qui déchire l’Église russe au XVIIe siècle ne se referme pas. En 1905, après la révolution, le tsar Nicolas II (Николáй II) accorde enfin la liberté de culte aux vieux-croyants. Ils peuvent construire des églises, publier leurs livres, pratiquer ouvertement. À cette date, on compte entre 10 et 20 millions de vieux-croyants dans l’empire.

La révolution bolchevique de 1917 frappe également les deux Églises orthodoxes, officielle et vieille-croyante. Mais les communautés de vieux-croyants, habituées depuis deux siècles et demi à survivre dans la clandestinité et la persécution, résistent parfois mieux à la répression soviétique.

Aujourd’hui encore, des communautés de vieux-croyants subsistent en Russie, en Roumanie, en Amérique du Sud, conservant des rituels liturgiques identiques à ceux de la Russie du XVIIe siècle. Le geste de croix à deux doigts qu’Avvakoum défendit jusqu’à la mort se perpétue dans ces enclaves du temps figé.

Couverture du livre Le Russe pour les Débutants Niveau A1 - Philippe de Foy
Le Russe pour les Débutants A1
Couverture du livre Le Russe pour les Débutants Niveau A2 - Philippe de Foy
Le Russe pour les Débutants A2