Illustration : Le Tsar Michel Romanov (1613) : le fondateur d'une dynastie de trois siècles

Le Tsar Michel Romanov (1613) : le fondateur d'une dynastie de trois siècles


Comment un garçon de seize ans, réfugié dans un monastère perdu au fond de la province, devient-il le fondateur d’une dynastie qui régnera trois siècles sur le plus vaste empire du monde ? En ce printemps 1613, la Russie sort à peine d’un cauchemar de quinze ans. Le pays a frôlé la disparition pure et simple. Les prétendants au trône se comptent par dizaines, les armées étrangères occupent Moscou et Nóvgorod, les bandes armées pillent les campagnes. Pourtant, contre toute attente, c’est précisément ce contexte d’apocalypse qui va permettre l’émergence d’une nouvelle lignée. L’histoire de Mikhaíl Fiódorovitch Románov (Михаи́л Фёдорович Рома́нов) commence dans le chaos absolu du Temps des Troubles et s’achève, trente-deux ans plus tard, avec une Russie apaisée et une monarchie solidement ancrée.

Un pays sans tsar, sans loi, sans espoir

En janvier 1613, personne ne donne cher de l’avenir de la Russie. Le Temps des Troubles (Смýтное врéмя) entre dans sa quinzième année. Depuis la mort du dernier tsar de la dynastie des Riourikides en 1598, le pays a connu une succession cauchemardesque : Boris Godounóv mort dans des circonstances troubles, trois faux Dmitri qui prétendent être le fils miraculeux d’Ivan le Terrible, le tsar Vassíli Chouïski déposé et livré aux Polonais, un interrègne où personne ne gouverne vraiment. À Moscou, une garnison polonaise occupe le Kremlin depuis 1610. Le roi de Pologne Sigismónd III rêve de placer son fils Władysław sur le trône russe. Les Suédois contrôlent Nóvgorod et réclament leur part du gâteau. Des bandes de Cosaques, de paysans révoltés, de soldats démobilisés transforment les provinces en zones de non-droit.

La catastrophe ne se limite pas au chaos politique. La population a chuté de près d’un tiers dans certaines régions. Les champs restent en friche, les villes se vident. Entre 1601 et 1603, une famine apocalyptique a tué des centaines de milliers de personnes. Moscou a vu des scènes d’anthropophagie. Les archives mentionnent 127 000 cadavres enterrés dans des fosses communes dans la seule capitale. Le commerce s’effondre, la monnaie perd toute valeur. Quand un marchand hollandais visite Moscou en 1612, il décrit une ville où les trois quarts des maisons sont vides ou détruites.

Pourtant, quelque chose change à l’automne 1612. Une milice populaire venue de Níjni Nóvgorod, menée par un marchand de viande nommé Koúzma Mínine et un prince sans fortune, Dmítri Pojárski, réussit l’impensable : elle chasse les Polonais du Kremlin. Pour la première fois depuis des années, Moscou appartient à nouveau aux Russes. Mais Moscou sans tsar reste une coquille vide. Il faut élire un nouveau souverain, et vite, avant que le pays ne sombre définitivement dans l’anarchie.

Le Zemski Sobor cherche l’impossible : un candidat acceptable par tous

En janvier 1613 se réunit à Moscou une assemblée unique dans l’histoire russe : le Zemski Sobór, littéralement « l’assemblée de toute la terre ». Sept cents délégués convergent vers la capitale depuis toutes les provinces encore contrôlées par des autorités russes. On y trouve des boyards (les grands nobles), des représentants du clergé, des marchands, des Cosaques, même des paysans libres. Chacun apporte ses cahiers de doléances et ses candidats. L’atmosphère dans la salle du palais des Facettes, au Kremlin, ressemble plus à une foire d’empoigne qu’à un conclave solennel.

Les candidats ne manquent pas. Plusieurs boyards puissants se présentent. Le roi de Suède propose son fils Charles-Philippe. Władysław de Pologne a toujours ses partisans. Certains évoquent même l’idée d’offrir la couronne au prince anglais Jacques Ier ou à un prince allemand. Les débats s’enlisent pendant six semaines. Chaque candidat soulève des objections insurmontables. Les boyards puissants effraient les autres nobles qui craignent pour leurs privilèges. Les princes étrangers sont inacceptables pour le peuple et le clergé orthodoxe. Un nouveau tsar étranger, après l’expérience polonaise, paraît impensable.

C’est dans cette impasse qu’émerge le nom de Mikhaíl Románov. À première vue, le choix semble étrange. Le garçon a seize ans. Il n’a aucune expérience politique ou militaire. Sa famille, les Románov, descend certes d’une vieille lignée de boyards, mais sans éclat particulier. Le véritable atout de Michel tient précisément à son absence d’atouts : il n’a pas d’ennemis puissants, il n’appartient à aucune faction dominante, sa jeunesse le rend malléable. Surtout, sa mère était la première femme d’Ivan le Terrible, ce qui lui donne un lien, même ténu, avec l’ancienne dynastie. Le métropolite Philarète, son père, est prisonnier en Pologne depuis 1610, ce qui en fait un martyr acceptable par tous. Michel Románov représente le compromis parfait : un tsar faible pour les puissants qui comptent gouverner à sa place, un tsar russe et orthodoxe pour le peuple et le clergé, un tsar jeune qui pourra régner longtemps et fonder une nouvelle dynastie stable.

Le 21 février 1613, après de complexes négociations, le Zemski Sobór proclame Michel Románov tsar de toutes les Russies. L’assemblée envoie immédiatement une délégation pour informer l’élu de son nouveau destin.

« Non, je ne veux pas ! » : le refus du monastère de Kostroma

Les émissaires du Zemski Sobór mettent plusieurs semaines à retrouver Michel. Le jeune homme et sa mère, Márfa Ivánovnа, se cachent dans le monastère Ipatiev, près de Kostromá, à près de 350 kilomètres au nord-est de Moscou. Depuis le début des Troubles, la famille Románov a appris à rester discrète. Le père de Michel, Fiódor Románov, devenu le moine Philarète (Филарéт), croupit dans une prison polonaise. Plusieurs oncles et cousins de Michel sont morts dans les purges de Boris Godounóv ou victimes des faux tsars. Se faire oublier au fond d’un monastère semble une stratégie de survie raisonnable.

Quand la délégation arrive à Kostromá début mars 1613, elle découvre un adolescent malingre, terrifié à l’idée de régner. La scène qui suit entre dans la légende. Michel et sa mère refusent catégoriquement la couronne. Márfa, une femme au caractère trempé qui a vu sa famille brisée par les intrigues politiques, supplie les boyards de laisser son fils tranquille. Elle énumère les destins atroces de tous les tsars depuis vingt ans : Boris empoisonné (peut-être), ses enfants massacrés, Fiódor II étranglé, les faux Dmitri assassinés, Vassíli Chouïski mort en captivité. Pourquoi son fils, un enfant sans défense, échapperait-il à ce sort ?

Les émissaires ne cèdent pas. Ils déploient des arguments religieux : refuser la couronne, c’est désobéir à la volonté de Dieu exprimée par le Zemski Sobór. Ils évoquent le patriotisme : abandonner la Russie dans ce moment de crise serait une trahison. Ils brandissent des menaces à peine voilées : l’assemblée a choisi Michel, il n’y aura pas d’autre candidat, si la Russie sombre à nouveau dans le chaos, ce sera sa faute. Pendant plusieurs jours, la pression psychologique s’intensifie. Le clergé local se joint aux émissaires. Des foules de paysans se rassemblent autour du monastère, suppliant le jeune Románov d’accepter.

Finalement, Márfa cède. Selon les chroniques, elle aurait déclaré : « Puisque Dieu et le peuple l’ordonnent, que la volonté divine s’accomplisse. » Le 14 mars 1613, Michel accepte officiellement la couronne. Il quitte Kostromá pour Moscou où il arrive le 2 mai, après un voyage triomphal de sept semaines à travers des provinces dévastées. Le 11 juillet 1613, dans la cathédrale de la Dormition au Kremlin, le jeune homme au visage encore enfantin reçoit l’onction sacrée et devient Mikhaíl Fiódorovitch, tsar et grand-prince de toutes les Russies, autocrate de Moscou, Vladímir, Nóvgorod et de tous les territoires du Nord, de l’Est et de l’Ouest.

Régner sur des ruines : les sept premières années de chaos

Le couronnement résout un problème et en crée mille autres. Michel se retrouve à la tête d’un État qui n’existe presque plus. Le trésor est vide. L’armée régulière compte à peine quelques milliers d’hommes démoralisés. L’administration s’est effondrée. Dans les provinces, des dizaines de chefs de bande se comportent en seigneurs de guerre. Les Polonais occupent toujours Smolénsk et rêvent de revanche. Les Suédois gardent Nóvgorod. Le pire reste les Cosaques.

En 1614, une armée cosaque menée par un aventurier nommé Zaroutski marche sur Moscou en soutenant le troisième faux Dmitri, surnommé « le brigand de Toúchino ». Michel, qui n’a aucune expérience militaire, doit s’en remettre à ses généraux. Pojárski et d’autres commandants réussissent à disperser cette menace. Zaroutski finit empalé, le faux Dmitri pendu. Mais d’autres bandes surgissent. Il faudra sept ans de campagnes militaires quasi-continues pour pacifier les provinces centrales.

Le jeune tsar règne en théorie, mais gouverne peu dans les faits. Un conseil de boyards, la Doúma (Дýма), prend les décisions importantes. Le Zemski Sobór se réunit presque chaque année entre 1613 et 1622, chose inédite dans l’histoire russe. Ces assemblées votent les impôts extraordinaires nécessaires pour financer la guerre et la reconstruction. Michel signe les oukases (указ, décrets), reçoit les ambassadeurs étrangers, préside les cérémonies religieuses, mais les véritables décisions se prennent ailleurs.

La diplomatie connaît des succès modestes. En 1617, le traité de Stolbóvo met fin à la guerre avec la Suède. La Russie récupère Nóvgorod mais perd définitivement son accès à la Baltique. En 1618, une trêve avec la Pologne est signée à Deoulíno. Władysław refuse d’abandonner ses prétentions au trône russe, mais les combats cessent. Smolénsk reste polonaise pour l’instant. Ces paix boiteuses permettent néanmoins à la Russie de respirer et de commencer la reconstruction intérieure.

Le retour du père : Philarète, co-tsar dans l’ombre (1619-1633)

En juin 1619, un événement transforme radicalement le règne de Michel : son père rentre de captivité polonaise. Fiódor Románov, qui a pris le nom monastique de Philarète en 1600 quand Boris Godounóv l’a forcé à entrer dans les ordres, revient à Moscou après neuf ans de prison. Il a cinquante-huit ans, une volonté de fer forgée par les années de souffrance, et des idées très claires sur la manière de gouverner la Russie.

Philarète ne perd pas de temps. Dès son retour, il se fait élire patriarche de Moscou et de toute la Russie, le plus haut poste de l’Église orthodoxe russe. Cette fonction lui donne un pouvoir immense. Mais Philarète va plus loin : il se fait accorder le titre de « Velíki Gosudár » (Вели́кий Госуда́рь), le « Grand Souverain », le même titre que porte son fils le tsar. Les deux hommes signent ensemble tous les documents officiels. Les ambassadeurs étrangers doivent présenter leurs lettres de créance aux deux souverains. Dans les faits, de 1619 à 1633, la Russie a deux tsars.

Cette situation étrange fonctionne parce que Michel accepte sans broncher l’autorité paternelle. Le fils règne, le père gouverne. Philarète réorganise l’administration, crée de nouveaux prikazes (прика́зы, les bureaux ministériels), rétablit la discipline dans l’armée, négocie fermement avec les puissances étrangères. Il montre une énergie remarquable pour un homme qui sort de prison. Sa politique intérieure mélange conservatisme religieux strict et pragmatisme économique. Il encourage le commerce, fait venir des artisans étrangers pour relancer l’industrie, mais maintient l’orthodoxie dans une rigidité absolue et persécute les « hérétiques » avec zèle.

Sous l’impulsion de Philarète, la Russie reprend pied. Les revenus du trésor augmentent progressivement. Les routes redeviennent praticables. Les villes se repeuplent. Moscou sort de ses ruines. En 1632, Philarète lance même une offensive pour reprendre Smolénsk aux Polonais. La campagne se solde par un échec humiliant en 1634, un an après la mort du patriarche, mais elle montre que la Russie peut à nouveau projeter sa force militaire au-delà de ses frontières.

Philarète meurt le 1er octobre 1633. Michel, âgé de trente-sept ans, se retrouve enfin seul maître à bord. Il a régné vingt ans, mais gouverné seul à peine douze.

La Russie retrouvée : un État modeste mais viable (1633-1645)

Les douze dernières années du règne de Michel se déroulent sans éclat particulier, ce qui constitue déjà une victoire après le chaos des décennies précédentes. Le tsar, libéré de la tutelle paternelle, révèle un tempérament prudent, peu enclin aux aventures. Il continue la politique de reconstruction intérieure, évite les conflits militaires majeurs, développe les relations commerciales avec l’Europe.

L’économie se redresse lentement. La population augmente à nouveau. Les paysans retournent aux champs abandonnés. Les marchands étrangers affluent à Moscou, attirés par les fourrures de Sibérie et le chanvre russe. Les caisses de l’État se remplissent suffisamment pour permettre de rebâtir les fortifications, de payer une armée régulière, d’entretenir une administration centrale fonctionnelle. En 1645, à la mort de Michel, la Russie a retrouvé ses frontières approximatives de 1600, son système de gouvernement traditionnel, sa stabilité intérieure.

Michel ne laisse pas de grande réforme, pas de conquête spectaculaire, pas d’œuvre architecturale majeure. Son règne marque surtout par ce qu’il évite : pas de nouvelle guerre civile, pas de famine catastrophique, pas d’invasion étrangère réussie, pas d’usurpateur victorieux. Cette normalité, après le cauchemar des Troubles, suffit à légitimer la dynastie. Les contemporains appellent Michel « le Très-Doux » (Тиша́йший), un titre ambigu qui reflète autant sa personnalité effacée que la paix relative de son règne.

Sur le plan personnel, Michel se marie deux fois. Sa première femme, María Dolorouková (Мари́я Долгору́кова), meurt en 1625 après seulement trois mois de mariage. En 1626, il épouse Évdokia Stréchneva (Евдоки́я Стре́шнева), qui lui donne dix enfants. Seuls trois fils et trois filles survivent, dont le futur tsar Alexis Ier (Алексéй Михáйлович), né en 1629. La succession est donc assurée, élément crucial pour stabiliser la dynastie naissante.

Michel meurt le 13 juillet 1645, à l’âge de quarante-neuf ans. Son fils Alexis, seize ans, lui succède sans opposition. Pour la première fois depuis 1598, la transmission du pouvoir se fait paisiblement, de père en fils, selon les règles dynastiques traditionnelles.

Un règne de transition qui dure trois siècles

Le bilan du règne de Michel Románov tient en un paradoxe : ce tsar faible fonde la dynastie la plus longue de l’histoire russe. Élu en 1613 comme solution de compromis temporaire, il transmet en 1645 une couronne solidement établie à son fils. Sa famille régnera jusqu’en 1917, soit exactement trois cent quatre ans.

Les historiens débattent encore des raisons de ce succès inattendu. La personnalité effacée de Michel a permis aux institutions - le Zemski Sobór, la Doúma des boyards, les prikazes - de fonctionner sans qu’un autocrate écrase tout. Son règne marque l’apogée du pouvoir aristocratique en Russie, avant que ses successeurs ne réinstaurent progressivement l’autocratie pure. La longue période de Philarète a donné au nouveau régime le temps de se consolider. La lassitude générale après les Troubles a joué aussi : les Russes voulaient la stabilité à tout prix, même au prix d’un tsar médiocre.

Michel Románov ne figure pas parmi les grands noms de l’histoire russe. Il n’a ni le génie militaire de Pierre le Grand, ni l’ambition réformatrice d’Alexandre II, ni même le charisme controversé d’Ivan le Terrible. Il reste ce jeune homme terrorisé dans un monastère de Kostromá, qui accepte à contrecœur une couronne empoisonnée et parvient, sans éclat mais sans catastrophe, à la porter pendant trente-deux ans et à la transmettre intacte. Dans l’histoire chaotique de la Russie, cette simple continuité constitue déjà un exploit remarquable.

Couverture du livre Le Russe pour les Débutants Niveau A1 - Philippe de Foy
Le Russe pour les Débutants A1
Couverture du livre Le Russe pour les Débutants Niveau A2 - Philippe de Foy
Le Russe pour les Débutants A2