Illustration : Noël orthodoxe en Russie : traditions du 7 janvier

Noël en Russie : pourquoi est-il fêté le 7 janvier ?


Saviez-vous que les Russes ne célèbrent pas Noël le 25 décembre? Ils attendent le 7 janvier. Derrière ce décalage de treize jours se cache une histoire qui traverse un millénaire de christianisme slave, une révolution qui tenta d’effacer Dieu, et une résurrection culturelle qui témoigne de la force des traditions populaires face aux bouleversements politiques. Le Noël russe (Рождество́ Христо́во) n’est pas qu’une date sur un calendrier : c’est le symbole d’une identité religieuse qui survécut à soixante-dix ans d’athéisme d’État.

L’explication du 7 janvier tient en une équation calendaire. Pendant des siècles, la Russie vivait selon le calendrier julien (юлиа́нский календа́рь), instauré par Jules César en 45 avant notre ère. Ce calendrier accumule une erreur d’environ onze minutes par an — ce qui semble négligeable, mais qui produit un décalage d’un jour tous les 128 ans.

En 1582, le pape Grégoire XIII corrige cette dérive en introduisant le calendrier grégorien (григориа́нский календа́рь), qui supprime d’un coup dix jours pour rattraper le retard accumulé depuis l’Antiquité. L’Europe catholique adopte immédiatement ce nouveau calendrier. La Russie orthodoxe, elle, refuse : accepter une réforme imposée par Rome reviendrait à reconnaître l’autorité papale. Elle conserve donc le calendrier julien.

Au fil des siècles, l’écart s’accroît. Au XXe siècle, il atteint treize jours. Quand arrive 1918 et que Lénine impose le calendrier grégorien à la Russie soviétique pour des raisons pratiques, l’Église orthodoxe maintient son refus. Elle continue de vivre selon le calendrier julien. Résultat mécanique : le 25 décembre du calendrier julien tombe désormais le 7 janvier du calendrier grégorien. Les orthodoxes russes célèbrent donc bien la Nativité du Christ le 25 décembre — mais leur 25 décembre à eux. Pour le reste du monde qui suit le calendrier grégorien, c’est le 7 janvier.

Le Noël des tsars : une fête majeure de l’empire

Avant 1917, le Noël orthodoxe règne en maître sur l’hiver russe. Dans la Russie impériale, la Nativité du Christ occupe une place centrale dans le calendrier liturgique et populaire. Les villes se parent de lumières, les églises débordent de fidèles, et les familles observent avec rigueur le jeûne de la Nativité (Рождественский пост) qui commence le 28 novembre et s’étend sur quarante jours.

La veille de Noël, le Sotchelnik (Сочéльник), impose un jeûne strict jusqu’à l’apparition de la première étoile dans le ciel nocturne — cette étoile qui rappelle celle de Bethléem. Les tables se couvrent alors de foin recouvert d’une nappe blanche, évocation directe de la crèche où naquit le Christ. Le premier plat servi, obligatoire, est le sochivo (со́чиво) ou kutya (кутья́) : des grains de blé bouillis mélangés à du miel, des graines de pavot, des noix et des fruits secs. Ce mets rituel, dont le nom vient du mot russe « sok » (jus), ouvre un repas de douze plats maigres — un pour chaque apôtre.

Pierre le Grand, au début du XVIIIe siècle, impose déjà une première modernisation : il fixe le Nouvel An au 1er janvier en 1700, à l’européenne, rompant avec la tradition qui le célébrait en septembre. Mais Noël conserve sa primauté religieuse et festive. Dans les palais comme dans les isbas, la nuit du 6 au 7 janvier résonne de chants sacrés. Les Koliadki (Коля́дки), ces chants traditionnels hérités des temps païens, voient des groupes déguisés aller de maison en maison, portant une étoile au bout d’une perche et souhaitant santé et prospérité aux habitants. Ne pas les recevoir porte malheur.

Le tsar lui-même participe à ces traditions. Nicolas II, le dernier empereur, distribue personnellement des aumônes le soir de Noël, visite les prisons et les hospices. L’arbre de Noël, importé d’Allemagne par les communautés germaniques de Saint-Pétersbourg au milieu du XIXe siècle, se diffuse progressivement dans l’empire. À la fin du siècle, décorer un sapin pour Noël devient une coutume établie dans les familles urbaines aisées, même si cet arbre reste associé à la mort dans l’imaginaire paysan traditionnel.

La révolution brise les icônes

Février 1917 : la monarchie s’effondre. Octobre 1917 : les bolcheviks prennent le pouvoir. En janvier 1918, Vladimir Lénine impose le calendrier grégorien à la Russie soviétique pour des raisons pragmatiques — commerce international, relations diplomatiques. Du jour au lendemain, treize jours disparaissent du calendrier civil. Le 31 janvier devient le 14 février.

Mais l’Église orthodoxe russe refuse ce changement. Pour elle, adopter le calendrier grégorien reviendrait à céder devant le pouvoir qui la persécute. Elle conserve le calendrier julien. Résultat mécanique : le 25 décembre julien tombe désormais le 7 janvier grégorien. Noël se retrouve après le Nouvel An civil — un ordre inversé qui persiste jusqu’à aujourd’hui.

Cette inversion calendaire arrange les bolcheviks. Le Nouvel An passe devant Noël. Mieux encore : en 1929, Joseph Staline intensifie sa campagne antireligieuse. Il interdit purement et simplement la célébration de Noël et supprime le jour férié du 7 janvier. Désormais, c’est un jour de travail ordinaire. Ceux qui s’entêtent à célébrer clandestinement risquent leur emploi, voire leur liberté.

Le régime déploie une créativité redoutable pour éradiquer la fête chrétienne. Des carnavals de jeunes communistes du Komsomol tournent en dérision les croyances religieuses. On organise des « arbres de Noël » antireligieux avec des décorations satiriques. L’État invente ses propres « fêtes rouges » pour remplacer le calendrier liturgique. Pendant des décennies, des millions de Russes célèbrent Noël en secret, dans la peur et le silence.

En 1935, un retournement stratégique se produit. Le pouvoir soviétique réhabilite… le sapin et les cadeaux, mais pour le Nouvel An. Ded Moroz (Дед Моро́з), le Grand-père Gel, personnage traditionnel du folklore hivernal, est laïcisé et transformé en équivalent soviétique du Père Noël. Il arrive désormais le 31 décembre, accompagné de sa petite-fille Snegurochka (Снегу́рочка), la jeune Fille des Neiges. Les attributs de Noël — sapin, cadeaux, festivités familiales — migrent vers le Nouvel An. En 1947, le 1er janvier devient officiellement jour férié. La substitution est achevée.

La renaissance orthodoxe

Décembre 1991 : l’Union soviétique se disloque. Pour la première fois depuis soixante-deux ans, les Russes peuvent célébrer Noël ouvertement. Les églises, fermées pendant des décennies, rouvrent leurs portes. La cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, dynamitée sur ordre de Staline en 1931, est reconstruite dans les années 1990. La nuit du 6 au 7 janvier 1992, des foules se pressent dans les églises pour la messe de la Nativité.

Le patriarche de Moscou célèbre l’office de minuit devant les caméras de télévision — spectacle impensable quelques années plus tôt. Les icônes de la Nativité retrouvent leur place sur les iconostases. Le jeûne de la Nativité, jamais totalement oublié par les croyants clandestins, redevient une pratique visible. Pendant quarante jours, les fidèles s’abstiennent de viande et de produits laitiers, préparant ainsi leur corps et leur esprit à accueillir la venue du Christ.

Aujourd’hui, le Noël orthodoxe reste avant tout une fête religieuse. Contrairement au Noël occidental devenu largement commercial, le 7 janvier russe conserve un caractère sacré. Les offices liturgiques se multiplient dès la veille : les Heures royales, les Vêpres, la Divine Liturgie. Certains fidèles assistent à la vigile de toute la nuit, puis à la Liturgie de la Nativité au matin. À minuit, une procession fait le tour de l’église pour commémorer la naissance du Christ.

Après la messe, les familles rentrent pour le Souper sacré qui clôt le jeûne. Les douze plats maigres apparaissent : kutya, soupes de légumes, betteraves, champignons séchés, poissons, blinis, pain de carême. Pas de viande, pas de laitages. Le repas commence seulement après que la première étoile a été vue — tradition maintenue depuis des siècles. Pour la grande majorité des Russes non pratiquants, le 7 janvier reste simplement un jour de congé supplémentaire dans les dix jours fériés qui courent du 1er au 10 janvier.

Les traditions qui perdurent

Le Noël russe ne s’arrête pas au 7 janvier. Il ouvre une période de douze jours appelée les Sviatki (Свя́тки), qui s’étend jusqu’au 19 janvier, jour de la Théophanie ou Baptême du Christ (Богоявлéние). Ces douze jours mêlent étroitement traditions chrétiennes et survivances païennes, témoignant de la profondeur historique des coutumes russes.

Le Koliadovanie (Колядовáние), ce chant de porte en porte, persiste dans les villages et certains quartiers urbains. Déguisés, des groupes vont d’une maison à l’autre en chantant les Koliadki, ces chants sans auteur connu transmis oralement depuis des siècles. Ils souhaitent bonheur et prospérité, chassent symboliquement les démons. En échange, les habitants offrent de l’argent, des pirogis ou du pain d’épice.

La divination occupe une place importante pendant les Sviatki. Cette période est considérée comme propice pour interroger l’avenir, particulièrement pour les jeunes filles qui cherchent à connaître leur futur époux. Les méthodes varient : certaines jettent leur botte dehors le 6 janvier au soir — si la pointe est dirigée vers l’extérieur, le mariage aura lieu dans l’année. D’autres se penchent sur des miroirs à la lueur de bougies, espérant apercevoir le visage de leur futur mari. Ces pratiques, officiellement condamnées par l’Église comme superstitions païennes, continuent de fasciner.

Les Sviatki s’achèvent le 19 janvier avec la Théophanie, qui commémore le baptême du Christ dans le Jourdain. Ce jour-là, des milliers de Russes plongent dans des trous découpés dans la glace des rivières et des lacs — les jourdan (Иорда́н) — pour se purifier dans l’eau bénite. Malgré des températures souvent inférieures à moins vingt degrés, cette tradition attire des foules croissantes chaque année.

Le 13 janvier survient une autre curiosité calendaire : l’Ancien Nouvel An (Ста́рый Но́вый год). C’est le Nouvel An julien, celui que l’Église orthodoxe célèbre selon son propre calendrier. Tombant entre le 13 et le 14 janvier du calendrier grégorien, cette fête semi-officielle combine les traditions laïques du Nouvel An avec les coutumes des Sviatki. On chante à nouveau les Koliadki, on pratique la divination, on se réunit en famille autour de tables copieuses. L’Ancien Nouvel An n’est pas férié officiellement, mais de nombreux Russes le célèbrent comme un dernier adieu aux fêtes d’hiver.

Les vieux-croyants et la question du calendrier

Les vieux-croyants (старообря́дцы) méritent une mention particulière dans l’histoire du Noël russe. Issus du Raskol (Раско́л), le grand schisme de 1666-1667, ils refusèrent les réformes liturgiques imposées par le patriarche Nikon — signe de croix avec trois doigts au lieu de deux, alleluia chanté trois fois au lieu de deux, prosternations modifiées. Persécutés, ils fuirent dans les forêts du Nord, en Sibérie, en Pologne. Brûlés vifs pour certains, comme l’archiprêtre Avvakoum en 1682, ils se considérèrent comme les gardiens de la « vraie foi » contre une Église corrompue.

Mais contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les vieux-croyants célèbrent Noël exactement à la même date que l’Église orthodoxe officielle : le 7 janvier du calendrier grégorien, soit le 25 décembre du calendrier julien. La raison est simple : le schisme de 1666 porta sur les rites liturgiques, pas sur le calendrier. À cette époque, toute la Russie — Église officielle comme dissidents — vivait selon le calendrier julien. Ce n’est que deux siècles et demi plus tard, en 1918, que Lénine imposa le calendrier grégorien à la Russie civile. Quand ce changement survint, l’Église orthodoxe officielle et les vieux-croyants réagirent exactement de la même manière : ils refusèrent tous deux d’adopter ce « nouveau calendrier » imposé par un régime athée.

Ainsi, vieux-croyants et orthodoxes officiels partagent aujourd’hui le même calendrier liturgique julien et célèbrent Noël le même jour. Leurs différences demeurent rituelles : dans les églises vieux-croyantes, on fait toujours le signe de croix avec deux doigts, on se prosterne jusqu’à terre, on chante l’alleluia deux fois. Mais la kutya est servie à la même heure, après l’apparition de la première étoile, et les icônes de la Nativité brillent dans leurs églises comme dans celles du Patriarcat de Moscou.

Persistance d’une double temporalité

L’Église orthodoxe russe refuse toujours d’adopter le calendrier grégorien, contrairement à certaines autres Églises orthodoxes comme celle de Grèce. Le débat ressurgit périodiquement. En 1982, un document préparatoire au concile panorthodoxe de 2016 proposait l’adoption du « nouveau calendrier », reconnaissant qu’il était astronomiquement plus précis que le julien. Les Églises russe, serbe et de Jérusalem s’y opposèrent fermement, invoquant des difficultés pastorales et l’attachement des fidèles à la tradition.

L’Ukraine orthodoxe, dans un geste politique autant que religieux, a autorisé en octobre 2023 ses communautés à célébrer Noël le 25 décembre si elles le souhaitent — une manière de se démarquer du Patriarcat de Moscou, perçu comme allié du Kremlin. Pour les Russes, en revanche, le 7 janvier demeure un marqueur identitaire fort.

Cette persistance du calendrier julien crée des paradoxes. Le concile de Nicée, en 325, avait établi des règles pour que Pâques soit célébrée après la Pâque juive. Or le calendrier julien ne respecte plus cette règle, le décalage astronomique ayant augmenté avec les siècles. Malgré ces incohérences techniques, la force émotionnelle de la tradition l’emporte sur la rationalité calendaire.

Le résultat est une Russie qui vit une double temporalité hivernale : un Nouvel An laïc, festif et familial le 1er janvier, avec Ded Moroz et Snegurochka distribuant des cadeaux sous le sapin ; puis un Noël religieux, austère et recueilli, le 7 janvier, marqué par le jeûne, la messe de minuit et le repas rituel de douze plats. Entre les deux, dix jours fériés où le pays se met en sommeil, prolongeant une atmosphère de fête qui remonte à l’époque impériale.

Cette configuration unique, fruit de l’histoire mouvementée du XXe siècle russe, fait du Noël orthodoxe bien plus qu’une célébration religieuse. C’est un acte de résistance culturelle, un fil tendu entre le passé impérial et le présent post-soviétique, un moment où la Russie contemporaine touche du doigt la continuité millénaire de son identité orthodoxe, au-delà des ruptures politiques qui ont marqué son histoire récente.

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