Illustration : Pierre le Grand : la révolution brutale en Russie

Pierre le Grand : la révolution brutale en Russie


En 1697, un jeune géant de deux mètres débarque incognito à Amsterdam pour apprendre la construction navale. Il se fait embaucher comme simple charpentier dans un chantier. Ce travailleur acharné qui dort quatre heures par nuit et multiplie les métiers manuels n’est autre que le tsar de toutes les Russies.

Pierre le Grand : la révolution brutale qui bascula la Russie vers l’Europe

Entre 1689 et 1725, Pierre Ier (Пётр I, 1672-1725) bouleversera la Russie du XVIIIe siècle en imposant une occidentalisation brutale qui transforme son pays médiéval en puissance européenne, au prix d’une violence qui fera des centaines de milliers de morts. Comment un seul homme peut-il bouleverser aussi radicalement le destin d’un empire ?

Un tsar façonné par l’humiliation et la rage

Le parcours de Pierre commence dans la violence. Il naît en 1672 dans un palais du Kremlin, sixième fils du tsar Alexis Mikhaïlovitch (Алексе́й Миха́йлович). Sa mère, Natalia Narychkine (Ната́лья Нары́шкина), appartient à un clan qui s’oppose aux puissants Miloslávski. Quand Pierre a dix ans, son demi-frère Ivan V (Ива́н V) et lui sont proclamés co-tsars sous la régence de leur sœur Sophie (Софи́я). Le jeune Pierre assiste alors à un massacre qui le marque à jamais : en mai 1682, les streltsy (стрельцы́), gardes du palais en révolte, envahissent le Kremlin. Sous les yeux horrifiés de l’enfant, ils jettent plusieurs de ses oncles par les fenêtres et les empalent sur leurs piques dans la cour.

Écarté du pouvoir, Pierre grandit loin de Moscou, dans le village de Preobrajénskoïe (Преображе́нское). Il y forme des régiments de jeunes nobles pour jouer à la guerre, mais ces jeux deviennent vite sérieux. Il fréquente le quartier allemand de Moscou, la slobodá allemande (неме́цкая слобода́), où vivent artisans et officiers étrangers. Là, il découvre les techniques occidentales, apprend le hollandais et l’allemand, se passionne pour la navigation. En 1689, à dix-sept ans, il renverse sa sœur Sophie et prend enfin le pouvoir réel.

L’apprentissage européen d’un tsar déguisé

En mars 1697, Pierre accomplit un geste inouï pour un souverain russe : il quitte son pays pour un voyage de dix-huit mois en Europe occidentale. Il se joint à une Grande Ambassade (Вели́кое посо́льство) de 250 personnes, officiellement dirigée par trois boyards, mais tout le monde sait que le géant qui se fait appeler Pierre Mikhaïlov (Пётр Миха́йлов) est le tsar en personne. Ce déguisement transparent lui permet de travailler de ses mains sans protocole.

À Zaandam puis à Amsterdam, il s’embauche dans les chantiers navals de la Compagnie des Indes orientales. Pendant quatre mois, il apprend à construire des navires, clouant des planches, taillant des mâts, dormant dans une cabane de charpentier. Les Hollandais le voient arriver à l’aube, une hache sur l’épaule, prêt à travailler jusqu’au soir. À Deptford, près de Londres, il poursuit sa formation dans les arsenaux royaux. Il visite des manufactures, des hôpitaux, des observatoires astronomiques. Il embauche des centaines de techniciens, d’ingénieurs, de médecins pour les ramener en Russie.

Mais en juillet 1698, une nouvelle catastrophique l’oblige à rentrer précipitamment : les streltsy se sont révoltés à Moscou. Pierre revient furieux et transforme sa vengeance en spectacle d’épouvante. Plus de mille rebelles sont torturés et exécutés sur la place Rouge. Pierre lui-même participe aux décapitations, forçant les boyards à brandir la hache. Il fait pendre des cadavres aux fenêtres du couvent où sa sœur Sophie est emprisonnée. Le message est clair : l’ancien régime doit mourir.

La guerre du Nord et la naissance d’un empire

En 1700, Pierre déclare la guerre à la Suède, alors maîtresse de la Baltique. Il veut une “fenêtre sur l’Europe” (óкно в Евро́пу), un accès aux mers chaudes qui libérerait la Russie de son isolement. Tandis que Louis XIV domine l’Europe occidentale, Pierre entend faire de la Russie une puissance du Nord. La première bataille, à Narva en novembre 1700, tourne au désastre : l’armée suédoise du jeune roi Charles XII (Карл XII), quatre fois moins nombreuse, écrase les troupes russes mal entraînées. Quarante généraux russes sont faits prisonniers. L’Europe ricane : la Russie reste un pays barbare.

Pierre ne se décourage pas. Pendant que Charles XII poursuit les Polonais et les Saxons, le tsar reconstruit son armée de fond en comble. Il crée des régiments à l’européenne, fait fondre les cloches des églises pour couler des canons, ouvre des écoles d’artillerie et de navigation. Il impose une taxe sur les barbes (налóг на бо́роды) pour financer la guerre, obligeant les boyards à se raser ou à payer. En 1703, il fonde Saint-Pétersbourg (Санкт-Петербу́рг) sur des marais conquis aux Suédois, à l’embouchure de la Néva.

La guerre s’étire pendant vingt et un ans. En 1709, Charles XII commet l’erreur d’envahir l’Ukraine en plein hiver. À Poltava (Полта́ва), le 8 juillet, l’armée russe remporte une victoire écrasante. Les Suédois perdent 9 000 hommes, les Russes 1 300. Charles s’enfuit en Turquie. Cette bataille marque le basculement : la Suède cesse d’être une grande puissance, la Russie devient un acteur majeur du concert européen. En 1721, le traité de Nystad (Ни́штадтский мир) consacre la victoire russe. Pierre prend le titre d’empereur (импера́тор) et sa Russie devient officiellement un empire. L’empire russe s’impose désormais comme une grande puissance européenne, au même titre que la France de Louis XIV ou l’Autriche des Habsbourg.

Une modernisation imposée à coups de knout

Pierre ne se contente pas de gagner des guerres. Il veut transformer chaque aspect de la société russe. Les réformes de Pierre le Grand touchent l’administration, l’armée, l’Église et jusqu’à la vie quotidienne. Cette politique d’occidentalisation forcée vise à aligner l’empire russe sur les standards européens. En 1722, il promulgue la Table des rangs (Табе́ль о ра́нгах), qui révolutionne la noblesse. Désormais, le statut ne dépend plus de la naissance mais du service à l’État. Un roturier talentueux peut devenir noble par le mérite militaire ou administratif. Les vieilles familles de boyards perdent leurs privilèges héréditaires.

Il réorganise l’administration en créant des collèges (колле́гии) sur le modèle suédois : chaque ministère est dirigé non par un homme seul mais par un conseil de onze membres. Il divise l’empire en huit gouvernements (губе́рнии), chacun administré par un gouverneur. Il ordonne le premier recensement de la population pour établir l’impôt de capitation (подушна́я по́дать). Il crée le Saint-Synode (Святе́йший Сино́д) en 1721, plaçant l’Église orthodoxe sous contrôle direct de l’État et supprimant le patriarcat.

La vie quotidienne change brutalement. Pierre interdit les longs manteaux russes traditionnels et ordonne aux nobles de porter des habits européens. Il impose le calendrier julien, faisant commencer l’année en janvier plutôt qu’en septembre. Il fonde le premier journal russe, les Vedomosti (Вéдомости), en 1703. Il oblige les fils de nobles à étudier les mathématiques et la navigation, refusant de les marier s’ils échouent aux examens. Il ouvre des écoles d’artillerie, de médecine, d’ingénierie. À sa mort, la Russie compte cinquante imprimeries là où elle n’en avait qu’une.

Une capitale bâtie sur des cadavres

En mai 1703, sur une île marécageuse de la Néva, Pierre pose la première pierre de la forteresse Pierre-et-Paul (Петропа́вловская кре́пость). C’est le début de Saint-Pétersbourg, sa création la plus audacieuse et la plus meurtrière. Le site est épouvantable : des marais infestés de moustiques, inondés six mois par an, balayés par des vents glaciaux venus de la Baltique. Mais Pierre veut sa capitale européenne, tournée vers l’Ouest, loin du vieux Moscou.

Des dizaines de milliers de paysans sont réquisitionnés chaque année pour assécher les marais, enfoncer des pilotis, transporter des pierres. Ils travaillent pieds nus dans l’eau glacée, dorment dans des cabanes de branchages, meurent de fièvre, de dysenterie, d’épuisement. Les estimations varient, mais entre 30 000 et 100 000 personnes périssent pendant les vingt ans de construction. Pierre ne compte pas les vies. Il ordonne que tous les bateaux arrivant à Saint-Pétersbourg apportent des pierres comme taxe. Il interdit la construction en pierre ailleurs dans l’empire pour réserver les matériaux à sa ville.

En 1712, il décrète que Saint-Pétersbourg est la nouvelle capitale. Il force les nobles à s’y installer, leur assignant des terrains où ils doivent construire des palais selon des plans approuvés. Les familles aristocratiques abandonnent à contrecœur leurs propriétés moscovites pour s’entasser dans des demeures inachevées, encerclées par la boue. Pierre, lui, réside dans une petite maison de bois de trois pièces près de la forteresse, refusant tout luxe. Il veut que sa capitale ressemble à Amsterdam : des canaux, des quais de granit, des façades de briques. En vingt ans, une ville de 40 000 habitants surgit du néant.

Le prix humain d’une révolution d’en haut

Pierre règne par la terreur autant que par la réforme. Son bras droit est Alexandre Menchikov (Алекса́ндр Ме́ншиков), fils de palefrenier devenu prince et généralissime grâce à la Table des rangs. Ensemble, ils créent la Chancellerie secrète (Та́йная канцеля́рия), police politique qui traque les opposants. Le simple mot de blâme contre le tsar suffit à la torture et à l’exil en Sibérie.

Son propre fils, le tsarévitch Alexis (царе́вич Алексе́й), incarne l’ancien monde que Pierre déteste. Alexis préfère les livres religieux aux traités de fortification, se réfugie dans la piété orthodoxe traditionnelle. En 1716, il fuit en Autriche. Pierre le fait revenir en promettant le pardon, puis le jette en prison. En juin 1718, après des semaines de torture, Alexis meurt dans sa cellule de la forteresse Pierre-et-Paul. Pierre a-t-il ordonné son exécution ? Assisté à ses derniers moments ? Les documents disparaissent, mais le tsar ne montre aucun remords public.

La guerre, les travaux forcés, les famines provoquées par les réquisitions tuent peut-être un million de personnes pendant le règne de Pierre. La population de l’empire stagne malgré les conquêtes territoriales. Les paysans fuient vers les steppes du Sud pour échapper au recrutement militaire et à l’impôt de capitation. Les vieux-croyants (старообря́дцы), attachés aux traditions, voient dans le tsar rasé et habillé à l’allemande l’incarnation de l’Antéchrist.

Le Tsar Pierre Le Grand

L’héritage d’un géant vu comme un démon ou un dieu

Pierre meurt en février 1725, à cinquante-deux ans, des suites d’une infection urinaire. Jusqu’au bout, il refuse de se reposer. En novembre 1724, apercevant un bateau en détresse dans la Néva, il plonge dans l’eau glacée pour aider à sauver l’équipage. Cette imprudence aggrave sa maladie. Il meurt sans avoir clairement désigné de successeur, déclenchant une période d’instabilité qui durera des décennies.

Il laisse une Russie méconnaissable. Le pays possède désormais la marine la plus puissante de la Baltique avec 48 navires de ligne et 800 galères. La marine russe, inexistante en 1700, rivalise avec celles de la Suède et du Danemark. L’armée permanente compte 200 000 hommes entraînés à l’européenne. L’empire russe s’étend de la Baltique à la mer Caspienne, englobant l’Estonie, la Livonie, l’Ingrie et une partie de la Carélie arrachées à la Suède. Saint-Pétersbourg devient le symbole d’une Russie européanisée, attirant architectes italiens et français. L’autocratie russe s’est renforcée, mais modernisée.

Mais cette modernisation reste superficielle. L’immense majorité des paysans continue de vivre comme au Moyen Âge. Le servage s’est même durci pour financer les guerres et les constructions. Les nobles parlent français et portent des perruques, mais gouvernent leurs domaines comme des despotes. La Russie de Pierre est un colosse aux pieds d’argile : une élite occidentalisée règne sur des millions de serfs illettrés qui détestent les nouveautés imposées de force. Cette fracture traversera toute l’histoire russe jusqu’à la révolution de 1917.

Pierre a créé l’État impérial russe moderne, mais au prix d’une brutalité qui en dit long sur les moyens employés pour transformer une société à marche forcée. Ni ange ni démon, il reste un autocrate qui utilisa la violence comme outil de modernisation, convaincu qu’il fallait fouetter la Russie pour la faire entrer dans l’histoire européenne.