La révolte de Stenka Razine (1670-1671) sur la Volga
Quand un brigand cosaque défia le tsar
En juin 1671, un homme est écartelé en place publique à Moscou devant des milliers de spectateurs. Son nom : Stepán Razine, dit Stenká. Quelques mois plus tôt, ce chef cosaque contrôlait un territoire grand comme la France et ses partisans menaçaient la capitale elle-même. Comment un simple ataman du Don a-t-il pu embraser toute la Volga et mettre en péril la jeune dynastie des Romanov ? Et pourquoi, plus de trois siècles après sa mort, les Russes chantent-ils encore ses exploits ?
Un cosaque dans une Russie en mutation
Stepán Timoféïevitch Razine naît vers 1630 dans une stanitsa (станица), un village cosaque du Don. À cette époque, le Don est une zone frontalière semi-autonome où les cosaques vivent selon leurs propres lois. Ces guerriers-paysans ne connaissent ni servage ni seigneurs : ils élisent leurs chefs et refusent toute autorité extérieure. Le tsar Alexis Mikhaïlovitch (Алексе́й Миха́йлович) tolère cette indépendance tant que les cosaques défendent les frontières sud contre les Tatars et les Ottomans.
Mais dans les années 1660, la situation change. Moscou impose progressivement son contrôle sur ces terres libres. Les fonctionnaires du tsar s’installent dans les villes, collectent des taxes, exigent l’obéissance. Pire encore : en 1649, un nouveau code des lois, l’Oulojenié (Уложе́ние), attache définitivement les paysans à leur terre. Des dizaines de milliers de serfs fuient alors vers le Don, espérant y trouver la liberté. Mais Moscou exige maintenant leur extradition.
Stenka Razine grandit dans ce contexte explosif. Contrairement à la plupart des cosaques illettrés, il sait lire et écrire. Il voyage, fait du commerce, participe à des ambassades à Moscou. En 1665, son frère aîné Ivan est exécuté sur ordre d’un gouverneur moscovite. Cet événement marque un tournant. L’homme qui chantait et buvait dans les tavernes du Don devient un vengeur.
L’expédition en Perse : de la piraterie à la légende
En 1667, Stenka rassemble quelques centaines de cosaques mécontents et descend la Volga. Officiellement, il part combattre les Tatars. En réalité, il pille. À Tsaritsyne (Цари́цын, future Stalingrad), il attaque la garnison moscovite et s’empare de canons. Puis il dévale le fleuve jusqu’à la mer Caspienne.
Durant deux ans, la flotte de Razine terrorise les côtes persanes. Il attaque Derbent, pille Bakou, capture des navires marchands chargés de soie et d’épices. La légende raconte qu’il enlève la fille d’un prince persan et en fait sa maîtresse. Les chansons populaires immortaliseront plus tard ce moment : “Pour ton amour, pour ta liberté, j’ai tout abandonné, ô Volga ma mère.”
En 1669, Stenka remonte victorieux vers le Don. Ses bateaux débordent de trésors. Des milliers de serfs fugitifs, de soldats déserteurs et de marginaux le rejoignent. Le tsar envoie des émissaires négocier. Razine joue la comédie : il jure fidélité, verse une partie de son butin, demande le pardon. Alexis Mikhaïlovitch hésite, puis accorde sa grâce. Erreur fatale.
La Volga en flammes : l’été de tous les espoirs
Au printemps 1670, Stenka frappe à nouveau. Cette fois, ce n’est plus une expédition de pillage, c’est une guerre sociale. Son armée compte désormais plusieurs milliers d’hommes : cosaques du Don, paysans serfs, soldats streltsy (стрельцы́) révoltés, minorités non-russes opprimées – Tchouvaches, Tatars, Mordves. Tous ont un point commun : la haine de Moscou et de ses boyards.
En mai, Razine prend Tsaritsyne sans tirer un coup de feu : la garnison se rallie à lui. En juin, c’est Astrakhan (Астраха́нь), la grande ville fortifiée du delta de la Volga, qui tombe. Le gouverneur est jeté du haut des remparts. Les entrepôts des marchands sont distribués aux pauvres. Les archives cadastrales – ces registres qui recensent les serfs – partent en fumée. Stenka proclame la liberté pour tous.
L’onde de choc remonte la Volga à une vitesse terrifiante. Saratov, Samara, Simbirsk : ville après ville, les populations se soulèvent. Les paysans massacrent leurs seigneurs, brûlent leurs manoirs. Les fonctionnaires du tsar sont pendus ou noyés. Razine envoie des lettres enflammées : “Venez tous, je vous donne la liberté ! Fini les boyards, fini les taxes !” Des régions entières échappent au contrôle de Moscou.
Le système Razine : anarchie ou révolution ?
Dans les territoires conquis, Stenka instaure un ordre étrange, mélange de justice cosaque et de chaos violent. Il convoque des assemblées populaires, les krugi (круги́), où chacun peut parler. Les décisions se prennent au consensus. Les riches sont dépouillés, leurs biens redistribués. Mais cette égalité s’accompagne de terribles violences : nobles, prêtres, marchands sont souvent exécutés sommairement.
Razine se présente comme l’envoyé du “vrai tsar”. Selon lui, Alexis Mikhaïlovitch est mort (ce qui est faux) et remplacé par un imposteur aux mains des boyards traîtres. Il prétend avoir avec lui le tsarévitch décédé et le patriarche déchu Nikon. Cette fiction politique lui permet de se révolter non contre le tsar, mais contre ses “mauvais conseillers” – un schéma classique des révoltes paysannes.
En septembre 1670, l’armée rebelle atteint Simbirsk (Симби́рск), à mi-chemin de Moscou. La ville résiste. Stenka l’assiège durant un mois, mais ses forces, composées surtout de paysans mal armés, ne parviennent pas à la prendre. C’est le tournant. Les troupes régulières du tsar, commandées par le prince Youri Bariátinski (Ю́рий Баря́тинский), approchent.
L’effondrement : de la défaite à la trahison
Le 4 octobre 1670, les armées s’affrontent sous les murs de Simbirsk. Le combat est acharné. Razine est blessé à la jambe et à la tête. Ses hommes, moins disciplinés et moins bien équipés, reculent. La défaite se transforme en déroute. Stenka fuit vers le sud avec quelques centaines de fidèles.
L’hiver 1670-1671 voit la reconquête méthodique des territoires rebelles. Les troupes du tsar ne font pas de quartier. À Arzamas, le général Dolgorouki (Долгорýкий) fait ériger une “forêt” de potences : on pend, on roue, on empale par milliers. Des villages entiers sont brûlés. Les prisonniers sont marqués au fer rouge, leurs nez et oreilles coupés, puis on les renvoie chez eux comme avertissement vivant.
Razine se réfugie dans sa région natale, sur le Don, espérant y refaire ses forces. Mais les cosaques aisés, les starichyki (ста́рички), les “anciens”, n’ont jamais vraiment soutenu cette révolte qui menace leur propre pouvoir. Le 14 avril 1671, le nouvel ataman du Don, Korníla Yakóvlev (Корни́ла Я́ковлев), capture Stenka par traîtrise et le livre aux Moscovites. La légende veut que Razine n’ait pas crié, n’ait pas supplié, mais soit resté silencieux dans ses chaînes.
L’exécution : naissance d’un mythe
Le 6 juin 1671, Moscou assiste à un spectacle que la ville n’oubliera pas. Stenka Razine, enchaîné sur un chariot, traverse la ville jusqu’à la Lobnoïe mesto (Ло́бное ме́сто), la tribune des exécutions sur la place Rouge. La foule est immense. Certains pleurent, d’autres le maudissent.
On lui lit ses crimes : rébellion contre le tsar, meurtre de boyards, pillage de villes impériales. Razine ne demande pas grâce. Selon les témoins, il reste impassible. Le bourreau commence son œuvre : on lui coupe d’abord le bras droit, puis la jambe gauche. Enfin, on le décapite. Son corps écartelé est exposé aux corbeaux. Son frère Frol, capturé avec lui, subit le même sort le lendemain.
Mais l’exécution ne tue pas la légende, elle l’alimente. Dès les années 1680, des chansons circulent : Stenka devient le héros du peuple opprimé, le cosaque libre qui a osé défier les puissants. Des siècles plus tard, en pleine période soviétique, les poètes et cinéastes le célébreront encore comme un révolutionnaire avant l’heure. La réalité historique compte moins que le mythe : celui d’un homme qui a refusé de se soumettre.
Une révolte qui change la Russie
La révolte de Stenka Razine laisse des traces profondes dans l’État moscovite. Militairement, elle révèle la fragilité du contrôle du tsar sur ses immenses territoires. Les garnisons sont renforcées le long de la Volga. Le système des streltsy, ces soldats semi-professionnels qui se sont souvent ralliés aux rebelles, est réformé. Pierre le Grand, quelques décennies plus tard, les supprimera complètement après leur propre révolte en 1698.
Socialement, l’écrasement du soulèvement accélère l’assujettissement des paysans. Le pouvoir moscovite durcit le servage, renforce les mécanismes de contrôle, limite encore davantage les possibilités de fuite. Le rêve de liberté porté par Razine se referme comme un piège sur des millions de Russes.
Le Don lui-même perd son autonomie. Les cosaques, compromis par leur soutien initial à Stenka, doivent accepter une présence militaire moscovite permanente. L’époque des atamans élus et des krugi souverains s’achève progressivement. En quelques décennies, ces guerriers libres deviennent des soldats au service du tsar.
Pourtant, dans la mémoire populaire, 1670 reste l’année où des dizaines de milliers d’hommes et de femmes ont cru, durant quelques mois d’été, qu’une autre vie était possible.

