Alexandre Nevski : Le prince qui sauva l'Orthodoxie en s'alliant aux Mongols
Alexandre Iaroslavitch (Алекса́ндр Яросла́вич) naît en 1221 dans une petite ville à cent kilomètres au nord-est de Moscou. Il grandit dans un monde qui se fissure : la Rus’ de Kiev, autrefois puissante et unie, s’est fragmentée en principautés rivales où les princes passent leur temps à s’entre-tuer pour des héritages et des titres. À treize ans, Alexandre reçoit sa première charge : gouverner Novgorod.
Un saint qui s’agenouilla devant les païens
En 1547, l’Église orthodoxe russe canonise un prince du XIIIe siècle. Rien d’extraordinaire, sauf que ce saint n’a jamais fondé de monastère, ni vécu en ermite, ni même laissé d’écrits spirituels. Alexandre Nevski (Алекса́ндр Не́вский) doit sa sainteté à des victoires militaires… et à une politique de soumission systématique aux conquérants mongols de la Horde d’Or. Le paradoxe est troublant : comment un homme qui s’incline régulièrement devant les khans « païens » devient-il l’incarnation de la résistance russe ? La réponse tient en une phrase : face à deux envahisseurs, Nevski choisit celui qui menace le moins l’identité de son peuple.
1240-1242 : La Rus’ prise en étau
En 1240, la principauté de Novgorod (Но́вгород) se retrouve coincée entre deux feux. À l’est, la déferlante mongole vient de raser Kiev, la « mère des villes russes ». Les troupes de Batu Khan (Баты́й) ont transformé en cendres la capitale de la Rus’ kiévienne et massacré sa population. Les chroniques parlent de pyramides de crânes et d’églises incendiées avec leurs fidèles à l’intérieur. À l’ouest, les chevaliers suédois et germaniques de l’ordre Teutonique voient dans le chaos mongol une opportunité : soumettre les principautés russes orthodoxes à Rome et étendre la chrétienté latine vers l’est.
Alexandre Iaroslavitch (Алекса́ндр Яросла́вич), vingt ans à peine, règne sur Novgorod depuis 1236. Son père Iaroslav (Яросла́в) gouverne la principauté de Vladimir (Влади́мир), théoriquement la plus puissante des terres russes. Théoriquement seulement, car Vladimir vient de subir le passage des Mongols et son pouvoir réel est quasi nul. Le jeune Alexandre comprend vite qu’il doit choisir son ennemi.
Les victoires à l’Ouest : construire une légende
Le 15 juillet 1240, les Suédois remontent la Néva (Нева́) avec une armée commandée par le jarl Birger. Ils plantent leur camp à l’embouchure de la rivière Ijora (И́жора). Alexandre ne dispose que de sa droujina (дружи́на), sa garde personnelle, et de quelques milices novgorodiennes. Pas le temps d’attendre des renforts : il fonce avec trois cents hommes.
L’attaque a lieu à l’aube. Les Suédois, confiants, n’ont pas posté de sentinelles sérieuses. Alexandre frappe au cœur du campement. La bataille est brève et sanglante. Le prince, selon la chronique de Novgorod, blesse Birger au visage d’un coup de lance. Les Suédois fuient vers leurs navires, laissant leurs morts sur la berge. Alexandre gagne ce jour-là son surnom : Nevski, « celui de la Néva ».
Deux ans plus tard, nouvelle menace à l’ouest. Les chevaliers Teutoniques ont pris Pskov, la ville-sœur de Novgorod. En avril 1242, Alexandre les affronte sur le lac gelé Peïpous (Чудско́е о́зеро). La « bataille des glaces » devient mythique : les chevaliers lourdement armés s’enfoncent dans la glace brisée et se noient. En réalité, les chroniques évoquent une vingtaine de chevaliers tués, un chiffre modeste. Mais le symbole est puissant : Novgorod repousse l’Occident latin.
Le choix stratégique : pourquoi la Horde d’Or ?
Entre 1242 et 1252, Alexandre Nevski effectue quatre voyages à Saraï (Сара́й), la capitale de la Horde d’Or sur la Volga. Il en fait un autre jusqu’à Karakorum (Каракору́м), la capitale mongole en Asie centrale. À chaque fois, il s’agenouille, présente des tributs, reçoit le iarlyk (ярлы́к) – l’autorisation de régner. Son frère André (Андре́й), prince de Vladimir, refuse cette humiliation et tente la résistance. En 1252, une expédition punitive mongole, la « Névrouïeva rati » (Невру́ева ра́ть), dévaste la principauté de Vladimir. André fuit en Suède.
Le calcul d’Alexandre est clair. Les Mongols veulent de l’argent, pas des âmes. Ils exigent le tribut, le recensement, la soumission politique, mais laissent l’Église orthodoxe intacte. Ils exemptent même le clergé d’impôts – un pragmatisme étonnant pour des conquérants. Les chevaliers germaniques et suédois, eux, viennent avec des évêques et des missionnaires. Ils construisent des cathédrales latines sur les ruines des églises orthodoxes. Ils imposent l’obédience à Rome, ce qui signifie, dans l’esprit médiéval, la destruction de l’identité spirituelle russe.
En 1257, les Mongols ordonnent un recensement à Novgorod pour établir l’impôt. La ville, fière de ses libertés, se révolte. Alexandre vient personnellement mater l’insurrection. Il fait crever les yeux aux meneurs, coupe le nez à d’autres. La brutalité est calculée : mieux vaut punir quelques rebelles que laisser les Mongols raser la ville entière. Novgorod paie le tribut. La ville survit.
Le grand-prince de Vladimir : gérer l’occupation
En 1252, après la fuite d’André, Alexandre devient grand-prince de Vladimir (вели́кий князь Влади́мирский). Son pouvoir est celui d’un intermédiaire : il collecte le tribut pour la Horde, réprime les révoltes, négocie avec les khans. En 1262, plusieurs villes russes massacrent les collecteurs d’impôts mongols (баска́ки́). Alexandre se précipite à Saraï pour calmer le khan Berké (Берке́) et éviter une nouvelle expédition punitive. Il négocie pendant un an. L’expédition est annulée, mais Alexandre meurt sur le chemin du retour, épuisé, en novembre 1263. Il a quarante-trois ans.
Les chroniques rapportent ses derniers mots : « Mon âme est troublée » (Смуща́ется душа́ моя́). Formule liturgique ou aveu d’un homme qui a passé sa vie à composer avec l’ennemi ? Les historiens débattent encore. Ce qui est certain, c’est que sa politique a fonctionné : Novgorod et Vladimir ont survécu au XIIIe siècle, contrairement à Kiev qui reste un champ de ruines pendant des générations.
L’héritage immédiat : deux siècles de collaboration pragmatique
Les successeurs d’Alexandre – ses fils Dmitri (Дми́трий) et André, puis son petit-fils Ivan Ier Kalita (Ива́н Кали́та) – poursuivent sa politique de collaboration avec la Horde. Le système fonctionne selon une logique implacable : celui qui paie le plus, qui flatte le mieux, qui dénonce ses rivaux avec le plus d’efficacité obtient le iarlyk (ярлы́к) de grand-prince. Moscou (Москва́), ville mineure du XIIIe siècle, grandit précisément parce que ses princes excellent dans cet art.
Ivan Kalita, surnommé « la Bourse » (калита́ signifie la bourse à monnaie), devient en 1328 le percepteur en chef des Mongols. Il collecte le tribut dans toutes les principautés russes, en garde une partie au passage, et bâtit ainsi la puissance moscovite. Quand Tver (Тверь), ville rivale, se révolte en 1327 contre un collecteur mongol particulièrement brutal, Ivan se précipite à Saraï et revient avec une armée tatare. Ensemble, ils rasent Tver. Le khan récompense Ivan en lui donnant Vladimir. La méthode d’Alexandre Nevski est devenue un manuel de gouvernement.
Le fils d’Ivan, Siméon le Superbe (Симео́н Го́рдый), règne de 1340 à 1353 en maintenant cette ligne. Puis son frère Ivan II le Débonnaire (Ива́н Кро́ткий) fait de même jusqu’en 1359. La rupture commence timidement avec Dmitri Donskoï (Дми́трий Донско́й), arrière-petit-fils d’Ivan Kalita. En 1380, il ose affronter le général mongol Mamaï (Мама́й) sur le champ de Koulikovo (Кулико́во по́ле). Victoire éclatante, célébrée dans toute la Rus’. Mais deux ans plus tard, le khan Tokhtamych (Тохтамы́ш) marche sur Moscou avec une vraie armée. Dmitri fuit. La ville est pillée. Le tribut reprend.
Il faut attendre 1480 pour que la rupture soit définitive. Ivan III (Ива́н Трéтий), arrière-arrière-arrière-petit-fils d’Alexandre Nevski, refuse de s’agenouiller devant le khan Akhmat (Ахма́т). Les deux armées se font face de part et d’autre de la rivière Ougra (Угра́) pendant des semaines. Puis les Mongols se retirent sans combattre. La Horde d’Or est affaiblie, divisée, incapable d’imposer sa volonté. Le « joug tatar » (та́тарское и́го), comme l’appellent les chroniqueurs russes, prend fin après deux cent quarante ans. Moscou est libre, riche, unifiée. La stratégie d’Alexandre Nevski – survivre d’abord, grandir ensuite, se libérer enfin – a fonctionné sur le très long terme.
L’Église orthodoxe, elle, n’a jamais oublié que les Mongols l’ont laissée prêcher librement pendant deux cent cinquante ans. En 1547, quand elle canonise Alexandre, elle sanctifie moins un guerrier qu’un protecteur de la foi orthodoxe face à l’Occident latin. La victoire sur la Néva et la bataille des glaces comptent plus, dans la mémoire ecclésiastique, que les multiples voyages à Saraï.
Conclusion : le pragmatisme d’un prince pris au piège
Alexandre Nevski n’a pas vaincu les Mongols. Il s’est soumis à eux méthodiquement, brutalement quand ses sujets refusaient de le faire. Son génie politique tient en une intuition : dans le monde médiéval, la survie culturelle et religieuse prime sur l’indépendance politique. Les Mongols prenaient l’argent et laissaient l’âme. L’Occident chrétien voulait les deux. Face à ce choix, Nevski a tranché. Novgorod a survécu. L’Église orthodoxe a survécu. La Rus’, fragmentée et vassale, a traversé le XIIIe siècle. Le prix à payer – soumission, tribut, humiliation – a semblé supportable aux générations suivantes, qui ont fait de ce prince collaborateur un saint et un symbole de résistance. Le paradoxe ne s’est jamais résolu.
