Vassili 3 Portrait.

Vassili III de Moscou (1505-1533) : le prince qui transforma une principauté en État


Entre Ivan III le Grand et Ivan IV le Terrible, Vassili III consolide la Russie en annexant Pskov, Smolensk et Riazan. Découvrez le règne méconnu du grand-prince autocrate qui posa les fondations de l’empire tsariste (1505-1533).

Vassíli III : l’architecte invisible de l’empire russe

Dans l’ombre d’un père glorieux et d’un fils terrible, comment un prince discret transforme-t-il une principauté en État autocratique ? Entre 1505 et 1533, Vassíli III (Васи́лий III) règne sur Moscou sans provoquer de révolution, sans conquérir Constantinople, sans verser de sang en masse. Et pourtant, à sa mort, la carte de la Russie s’est étendue, les dernières principautés indépendantes ont disparu, et l’autocratie moscovite s’impose comme une évidence. L’histoire retient le nom de son père Ivan III le Grand, celui de son fils Ivan IV le Terrible. Mais entre les deux, c’est Vassíli qui parachève l’œuvre : transformer la principauté de Moscou (Моско́вское кня́жество) en un empire en devenir.

L’héritier d’une œuvre inachevée

En octobre 1505, Ivan III meurt après avoir libéré Moscou du joug mongol et épousé Sophie Paléologue, nièce du dernier empereur byzantin. Son fils Vassíli, âgé de vingt-six ans, monte sur le trône du grand-prince de Moscou (вели́кий князь моско́вский). L’héritage est imposant : un territoire agrandi, un pouvoir renforcé, mais aussi une situation délicate. Les principautés voisines de Pskov (Псков) et Riazan (Ряза́нь) conservent leur autonomie. À l’ouest, la Lituanie contrôle encore Smolensk (Смоле́нск), porte d’entrée vers les terres russes. Au sud, le Khanat de Crimée (Кры́мское ха́нство) lance régulièrement ses raids dévastateurs.

Le nouveau grand-prince n’a rien d’un conquérant flamboyant. Les chroniqueurs le décrivent comme un homme réservé, méthodique, parfois sévère. Mais sous cette apparence austère se cache une détermination de fer. Vassíli sait qu’il doit achever ce que son père a commencé : éliminer les derniers îlots d’indépendance, centraliser le pouvoir, établir l’autorité absolue de Moscou sur toutes les terres russes. Dès les premiers mois de son règne, il écarte ses frères de toute participation au pouvoir. L’époque des princes rivaux touche à sa fin.

Pskov : la république qui refusait de mourir

En janvier 1510, une délégation de Pskov arrive à Moscou pour régler un différend. La cité du nord-ouest, avec son assemblée populaire (véché, вече) et ses traditions républicaines vieilles de plusieurs siècles, croit encore pouvoir négocier d’égal à égal avec le grand-prince. Elle se trompe. Vassíli convoque les représentants et leur annonce sa décision : Pskov cessera d’exister comme entité autonome. La cloche du véché, symbole de la liberté de la ville, sera démontée et emmenée à Moscou.

Les Pskoviens protestent, supplient, pleurent. Rien n’y fait. Le 13 janvier 1510, les troupes moscovites entrent dans la ville. La cloche est descendue de son beffroi et transportée vers la capitale. Trois cents familles de boyards (боя́ре) et de marchands sont déportées vers l’intérieur de la Moscovie, leurs biens confisqués. À leur place, Vassíli installe des Moscovites fidèles. En quelques semaines, une cité libre devient une simple province. Le chroniqueur de Pskov note avec amertume : “Notre grandeur est partie, notre gloire s’est éteinte.”

Mais Vassíli ne voit pas là une tragédie. Il voit un État qui se construit, un territoire qui s’unifie. Pskov n’était pas viable comme enclave indépendante au milieu de ses domaines. La logique de la centralisation l’emporte sur les sentiments. Le grand-prince ne cherche pas à justifier son acte par de grandes théories politiques. Il agit, simplement, méthodiquement.

Smolensk : vingt ans d’obstination

La conquête de Smolensk devient l’obsession du règne. Cette cité stratégique, située sur la route entre Moscou et l’Europe, appartient depuis 1404 au grand-duché de Lituanie. Son retour dans le giron moscovite représente bien plus qu’une victoire territoriale : c’est la reconquête d’une terre russe, la fermeture d’une brèche dans la défense de l’État.

La première campagne commence dès 1512. Vassíli mobilise des dizaines de milliers d’hommes, assiège la ville, bombarde ses murs. Les défenseurs résistent. L’hiver approche, les troupes moscovites se retirent. En 1513, nouvelle tentative, nouvel échec. Le grand-prince ne renonce pas. Il réorganise l’armée, améliore l’artillerie, renforce la logistique. En juillet 1514, il lance sa troisième campagne. Cette fois, après un siège de six semaines, les défenseurs capitulent. Le 1er août 1514, Vassíli entre dans Smolensk.

La victoire est célébrée comme un triomphe historique. Mais elle a un prix. Quelques semaines plus tard, à Orcha (Óрша), l’armée moscovite subit une défaite cuisante face aux Lituaniens commandés par le hetman Konstanty Ostrogski. Des milliers de soldats russes périssent. Vassíli doit accepter une paix qui lui laisse Smolensk mais stabilise la frontière. La guerre reprendra sporadiquement jusqu’en 1522. Le grand-prince conserve la ville conquise, mais au prix d’un effort militaire et financier considérable. Il a gagné son pari : Smolensk ne retournera plus jamais à la Lituanie.

Un autocrate sans partage

En 1525, un événement sans précédent secoue la société moscovite. Vassíli, marié depuis vingt ans à Solomónia Sabúrova (Соломо́ния Сабу́рова), n’a toujours pas d’héritier. Pour un État en construction, c’est une menace existentielle. Le grand-prince prend une décision radicale : il répudie son épouse et la fait enfermer dans un monastère sous le nom de sœur Sophie (сестра́ Софи́я).

L’Église orthodoxe est scandalisée. Le métropolite Daniíl (Даниил) accepte à contrecœur, mais plusieurs ecclésiastiques protestent ouvertement. Le moine Máxime le Grec (Ма́ксим Грек), érudit respecté, condamne publiquement le divorce. Vassíli le fait arrêter et emprisonner. Le message est clair : même l’Église doit se plier à la volonté du grand-prince. L’autorité du souverain ne souffre aucune contestation, même au nom de la morale religieuse.

Quelques mois plus tard, Vassíli épouse Eléna Glínskaïa (Еле́на Гли́нская), jeune aristocrate d’origine lituanienne. En 1530, elle donne naissance à un fils, Ivan (Ива́н), le futur Ivan IV. L’année suivante, un second garçon, Iúri (Ю́рий), vient au monde. La succession est assurée. Le divorce, qui semblait une violation des lois divines, devient rétrospectivement un acte de raison d’État. Vassíli a brisé un tabou, mais il a sauvé la dynastie.

Cet épisode révèle la nature du pouvoir que Vassíli exerce. À Moscou, le grand-prince n’est plus un primus inter pares parmi les boyards. Il est un autocrate (самоде́ржец), un souverain dont la volonté fait loi. Les dernières institutions consultatives, comme le conseil des boyards (боя́рская ду́ма), perdent de leur importance. Le prince décide seul, agit seul, gouverne seul. Quand l’ambassadeur du Saint-Empire lui demande pourquoi il ne consulte pas ses conseillers, Vassíli répond simplement : “Je suis libre de récompenser mes serviteurs et libre de les punir.”

Bâtir l’État, pierre après pierre

Pendant que Vassíli annexe des territoires et renforce son autorité, il construit aussi, au sens littéral. Le Kremlin (Кремль) de Moscou se transforme. Des architectes italiens, venus poursuivre le travail commencé sous Ivan III, édifient de nouvelles églises et fortifications. En 1508, le fossé d’Alévise (Алеви́зов ров) est creusé devant les murailles orientales, transformant le Kremlin en une forteresse imprenable sur une île artificielle.

Les églises se multiplient dans tout le pays. En 1532, à Kolómenkoïe, près de Moscou, s’élève l’église de l’Ascension (це́рковь Вознесе́ния), chef-d’œuvre architectural dont la flèche en pierre s’élance vers le ciel. La tradition veut que Vassíli l’ait fait construire pour célébrer la naissance de son fils Ivan. Architecture et politique se mêlent : ces églises affirment la puissance du grand-prince et la protection divine dont il bénéficie.

Vassíli poursuit aussi l’organisation administrative du territoire. Les terres conquises sont intégrées dans le système des apanages (удéлы) contrôlés par Moscou. Les gouverneurs (намéстники) nommés par le grand-prince administrent les provinces. L’ancien système féodal des principautés autonomes cède la place à une structure centralisée. Chaque réforme, chaque nomination, chaque construction renforce le pouvoir de Moscou et affaiblit les particularismes locaux.

En 1521, Riazan, dernière principauté russe indépendante, tombe sans combat. Son prince, Ivan Ivánovich (Ива́н Ива́нович), est simplement convoqué à Moscou et… ne revient jamais. Ses terres sont annexées. Après Novgorod sous Ivan III, après Pskov et maintenant Riazan, le processus de rassemblement des terres russes (собира́ние земе́ль) est achevé. Il n’existe plus qu’un seul État russe, et un seul souverain.

Les dernières années et l’héritage incertain

En septembre 1533, Vassíli tombe malade lors d’une expédition de chasse. Un abcès à la jambe s’infecte rapidement. À l’époque, une telle blessure est souvent mortelle. Le grand-prince rentre d’urgence à Moscou, mais son état empire. Le 3 décembre 1533, sentant sa fin proche, il se fait tonsurer moine sous le nom de Varlaám (Варлаа́м) et meurt quelques heures plus tard, à cinquante-quatre ans.

Il laisse un héritage complexe. Son fils Ivan n’a que trois ans. Une régence s’organise autour de la grande-princesse Eléna, mais les boyards s’entre-déchirent pour le pouvoir. Les années qui suivent seront marquées par l’instabilité, les complots, les assassinats. L’enfant Ivan grandit dans ce climat de violence et de méfiance, une expérience qui marquera profondément le futur tsar terrible.

Mais au-delà des luttes de succession, Vassíli laisse un État transformé. En vingt-huit ans de règne, il a agrandi le territoire de la Moscovie de près d’un tiers. Pskov, Smolensk, Riazan : les derniers obstacles à l’unification sont tombés. L’autocratie s’est imposée comme mode de gouvernement. La Moscovie n’est plus une principauté parmi d’autres, elle est devenue le centre incontesté de toutes les terres russes.

Une consolidation sans révolution

Vassíli III n’a pas bouleversé la Russie comme son père Ivan III, qui avait chassé les Mongols et épousé une princesse byzantine. Il n’a pas terrorisé son pays comme son fils Ivan IV, qui créera l’oprichnina (опри́чнина) et se fera appeler tsar. Entre ces deux règnes spectaculaires, Vassíli a simplement continué, approfondi, consolidé. Il a transformé les conquêtes d’Ivan III en possessions durables, les prétentions autocratiques en réalité politique, la principauté de Moscou en État centralisé.

Son règne démontre qu’une transformation historique majeure n’exige pas forcément de révolution fracassante. Pskov perd sa liberté sans bataille épique, Riazan disparaît sans résistance, l’autocratie s’installe sans théorie politique élaborée. Vassíli agit méthodiquement, année après année, annexion après annexion, réforme après réforme. À sa mort en 1533, la Russie se trouve au seuil de l’empire. Quatorze ans plus tard, en 1547, son fils Ivan se fera couronner premier tsar de toutes les Russies (царь всея́ Руси́). Cette couronne impériale, c’est Vassíli qui en a préparé l’avènement, sans bruit, sans gloire, mais avec une efficacité redoutable.