Zemski sobor : l'assemblée qui conseillait les tsars russes
Comment un empire autocratique peut-il convoquer une assemblée représentative ? La Russie des XVIe et XVIIe siècles répond à ce paradoxe par le Zemski sobor (Земский собóр), littéralement “l’assemblée de toute la terre”. Cette institution unique réunit pendant près de deux siècles des représentants de la noblesse, du clergé, des marchands et parfois même des paysans pour conseiller le tsar sur les grandes décisions du royaume. Ni parlement à l’occidentale, ni simple chambre d’enregistrement, le Zemski sobor incarne une forme originale de dialogue entre le pouvoir autocratique et la société russe. Son histoire révèle comment l’empire russe cherche à gouverner en impliquant – au moins symboliquement – les différentes couches de la population dans les moments cruciaux de son histoire.
Ivan le Terrible invente une assemblée pour réformer l’empire
En 1549, le jeune tsar Ivan IV (Ива́н IV Васи́льевич), qui n’a pas encore gagné son surnom de “Terrible”, convoque une assemblée inédite à Moscou. Pour la première fois dans l’histoire russe, le souverain réunit autour de lui non seulement les boyards et le clergé, mais aussi des représentants des provinces et des villes. Cette première réunion du Zemski sobor marque un tournant : Ivan cherche à contourner l’aristocratie moscovite traditionnelle en s’appuyant directement sur la noblesse de service et les communautés urbaines.
Le jeune tsar de 19 ans prononce un discours solennel devant l’assemblée. Il dénonce les abus commis pendant sa minorité par les grandes familles boyardes et annonce son intention de réformer l’administration et la justice. Cette convocation n’est pas un geste de faiblesse : c’est une manœuvre politique habile. En associant différentes couches sociales à son projet de centralisation, Ivan renforce sa légitimité face aux boyards moscovites qui ont humilié son enfance.
L’assemblée de 1549-1550 participe à l’élaboration du Soudébnik (Судéбник), un nouveau code de lois qui modernise la justice russe. Elle approuve également la création des streltsys (стрельцы́), les premiers soldats professionnels permanents de Russie. Le Zemski sobor ne légifère pas lui-même, mais sa présence donne un poids symbolique aux réformes du tsar. Le message est clair : le souverain gouverne en écoutant “toute la terre russe”, pas seulement l’élite moscovite.
Cette première expérience reste embryonnaire. La composition exacte de l’assemblée demeure floue, et les chroniques ne précisent pas comment les représentants sont choisis. Mais Ivan vient de créer un précédent : dans les moments de crise ou de réforme majeure, le pouvoir peut convoquer une assemblée élargie pour légitimer ses décisions.
Le Temps des Troubles transforme l’assemblée en faiseur de rois
En 1613, la Russie sort exsangue de quinze années de chaos. Le Temps des Troubles (Смýтное врéмя) a vu défiler trois faux tsars, deux invasions polonaises et l’occupation de Moscou par les catholiques. Le pays se désintègre. Dans ce vide du pouvoir, le Zemski sobor devient soudain l’institution qui peut sauver l’État russe de la disparition.
En janvier 1613, un Zemski sobor extraordinaire se réunit à Moscou. Cette assemblée est la plus large jamais convoquée en Russie : près de 700 à 800 délégués représentent tous les ordres de la société russe – le clergé, la noblesse militaire, les marchands, les cosaques et même des délégués paysans des provinces libérées. Chaque ville a envoyé des représentants élus par leurs communautés. Pour la première fois, l’assemblée ne se contente pas de conseiller : elle doit choisir un nouveau tsar.
Les débats durent plusieurs semaines. Les candidats ne manquent pas : des boyards puissants, des princes d’origine rurikide, même le fils du roi de Suède Gustave-Adolphe. Mais les délégués cherchent un candidat qui puisse réconcilier toutes les factions russes sans être lié aux années de troubles. Le 21 février 1613, l’assemblée élit Michel Romanov (Михаи́л Фёдорович Рома́нов), un adolescent de 16 ans dont le père, le patriarche Philarète (Филарéт), a été emprisonné par les Polonais.
Ce choix est brillant : Michel appartient à une famille respectée mais pas trop puissante, il n’a participé à aucune intrigue du Temps des Troubles, et son jeune âge permet à tous les camps de se projeter en lui. Le Zemski sobor de 1613 ne se contente pas d’élire un tsar : il refonde littéralement l’État russe en donnant une légitimité populaire à une nouvelle dynastie. Les Romanov régneront pendant trois siècles en s’appuyant sur cette élection.
L’assemblée de 1613 reste en session presque continuellement jusqu’en 1622. Elle aide le jeune tsar et son père à reconstruire l’administration, à lever des impôts extraordinaires pour payer les armées et à négocier la paix avec la Suède et la Pologne. Le Zemski sobor devient temporairement un organe quasi permanent du gouvernement russe.
Alexis Ier gouverne avec l’assemblée à ses côtés
Sous le règne d’Alexis Ier (Алексéй Миха́йлович, 1645-1676), le Zemski sobor connaît son apogée. Le tsar le Très-Paisible convoque régulièrement l’assemblée pour les décisions majeures qui engagent l’avenir du pays. Entre 1645 et 1653, au moins huit sobors se réunissent à Moscou.
En 1648-1649, Alexis convoque un Zemski sobor pour répondre aux émeutes qui secouent Moscou après l’augmentation du prix du sel. L’assemblée participe à l’élaboration du Sobórnoïé Oulojenié (Собóрное уложéние), le grand code de lois de 1649 qui structure la société russe pour les deux siècles suivants. Ce code juridique, qui compte près de mille articles, fixe définitivement le servage, organise l’administration et réglemente la vie religieuse. Significativement, le texte porte le nom de l’assemblée qui l’a approuvé : le “Code du Sobor”.
En 1653, Alexis réunit le Zemski sobor pour une décision cruciale : accepter la demande d’intégration à la Russie formulée par le hetman cosaque Bohdan Khmelnitski (Богда́н Хмельни́цкий) et ses territoires ukrainiens. Cette décision engage la Russie dans une longue guerre contre la Pologne. Le tsar veut que cette expansion territoriale majeure soit approuvée par les représentants de “toute la terre russe”. L’assemblée vote l’union avec l’Ukraine cosaque, donnant une légitimité collective à ce qui deviendra l’une des acquisitions territoriales les plus importantes de l’histoire russe.
Mais la composition du Zemski sobor sous Alexis révèle ses limites. Les délégués ne sont pas vraiment élus : les villes envoient des représentants choisis parmi les notables, et le tsar peut influencer fortement la sélection. L’assemblée ne dispose d’aucun pouvoir législatif propre et ne peut se réunir sans convocation du souverain. Elle approuve, conseille, légitime – mais ne limite jamais l’autocratie. Le Zemski sobor est un instrument du tsar, pas un contre-pouvoir.
Pierre le Grand enterre l’assemblée dans le silence
Après 1653, les convocations du Zemski sobor se raréfient. Sous le règne de Fiodor III (Фёдор III Алексéевич, 1676-1682), quelques assemblées se réunissent encore pour des questions dynastiques ou fiscales. Mais l’institution perd progressivement son importance. La dernière convocation avérée date de 1684, pour une question d’imposition.
Pierre le Grand (Пётр I Алексéевич), qui prend le pouvoir dans les années 1690, n’a aucune intention de consulter une assemblée traditionnelle. Le jeune tsar bâtit un État moderne à l’occidentale, avec des collèges (коллéгии) et un Sénat (Сенáт) inspirés des modèles suédois et prussiens. Pour Pierre, le Zemski sobor représente le vieux monde moscovite qu’il veut détruire : une institution enracinée dans les traditions orthodoxes, dominée par le clergé et la noblesse terrienne, hostile à ses réformes occidentalisatrices.
Pierre ne supprime pas formellement le Zemski sobor : il le laisse simplement mourir de non-convocation. Aucun édit n’abolit l’institution, aucune proclamation n’annonce sa disparition. Le tsar réformateur crée tant de nouvelles structures administratives que l’ancienne assemblée devient obsolète. Le Sénat impérial, composé de dignitaires nommés par le souverain, remplace définitivement le Zemski sobor comme organe consultatif suprême.
Cette disparition silencieuse révèle la nature profonde de l’institution : le Zemski sobor n’a jamais eu d’existence juridique propre, de règlement fixe ou de droits garantis. Il existait uniquement parce que les tsars du XVIe et XVIIe siècles trouvaient utile de le convoquer. Quand Pierre estime que cette consultation n’a plus de sens, l’assemblée s’évapore sans laisser de trace institutionnelle.
Une assemblée autocratique, symbole d’une voie russe
Le Zemski sobor incarne un paradoxe : comment une assemblée “représentative” peut-elle fonctionner dans un système autocratique ? Pendant près de 150 ans, les tsars russes ont résolu cette contradiction en faisant du sobor un instrument de légitimation plutôt qu’un organe de contrôle. L’assemblée approuve les grandes décisions, elle ne les impose jamais.
Cette institution révèle une spécificité de la construction de l’État russe. Contrairement aux États généraux français ou au Parlement anglais qui émergent pour limiter le pouvoir royal, le Zemski sobor naît pour renforcer l’autocratie en lui donnant une assise sociale élargie. Il permet au tsar de contourner l’aristocratie moscovite en s’appuyant sur la noblesse de service, les marchands et les communautés urbaines. Quand cette fonction devient inutile sous Pierre le Grand, l’assemblée disparaît naturellement.
L’héritage du Zemski sobor reste ambigu dans la mémoire russe. Au XIXe siècle, certains slavophiles y verront une preuve que la Russie avait développé une forme originale de démocratie consultative avant Pierre. D’autres historiens souligneront au contraire que cette assemblée n’a jamais contesté l’autocratie et servait uniquement d’instrument au pouvoir tsariste. Ces débats historiographiques reflètent une question plus large : la Russie a-t-elle jamais connu des institutions capables de limiter le pouvoir autocratique ? Le Zemski sobor, assemblée consultative sans pouvoir réel, incarne peut-être la réponse complexe à cette question.
